Logo-La-Vie-des-Saints

D’après les Bollandistes, le père GIRY, les propres des diocèses et tous les travaux hagiographiques. Vies des Saints de l’Ancien et du Nouveau Testament, des Martyrs, des Pères, des Auteurs Sacrés et ecclésiastiques, des Vénérables, et autres personnes mortes en odeur de sainteté.

Histoire des Reliques, des pèlerinages, des Dévotions populaires, des Monuments dus à la piété depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’hui.

Histoire des Saints, des Reliques, des pèlerinages, des Dévotions populaires, des Monuments dus à la piété depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’hui.

La Vie des Saints Webp

Sainte Odile

Au diocèse de Strasbourg, sainte Odile, Vierge. Fondatrice et abbesse du monastère de Hohenbourg. Sainte patronne de l’Alsace. VIIIe s.

Sommaire

Hagiographie de sainte Odile

Au milieu du VIIe siècle vivait, en Alsace, un seigneur puissant nommé Adalric. Il descendait, par son père Leudèse, du célèbre Archambaud ou Erchinoald, maire du palais sous Clovis II, et sa mère Hultrude était, dit-on, la fille de Sigismond, roi de Bourgogne. Adalric habitait ordinairement la ville d’Oberehnheim, située au pied de la montagne de Hohenbourg, en Alsace. C’est là qu’il rendait la justice à ses vassaux ; les historiens du temps nous le représentent comme un homme droit, sincère, libéral, ferme dans ses résolutions et véritablement chrétien. Adalric avait épousé Bérhésinde ou Berswinde, nièce de saint Léger, évêque d’Autun. Outre l’éclat de la naissance, on admirait en elle une piété sincère, qui ne se démentit jamais. Cette alliance augmenta encore le crédit d’Adalric, et le roi lui donna l’investiture du duché d’Allemagne ou d’Alsace, à la mort du duc Boniface.

Tout semblait concourir au bonheur d’Adalric et de son épouse. Berswinde, humble au milieu des grandeurs, ne profitait de ses richesses que pour les répandre dans le sein des pauvres. Chaque jour elle se retirait dans la partie la plus isolée de son palais, pour consacrer ses loisirs à la lecture des livres saints et aux exercices de la piété. Adalric aimait aussi à se dérober au tumulte des affaires pour se recueillir dans la méditation des vérités chrétiennes. Il désirait vivement posséder une résidence éloignée des bruits du monde, afin de s’y retirer de temps en temps avec son épouse. Il ordonna donc à quelques-uns de ses officiers de parcourir les solitudes voisines, et de choisir celle qui serait le plus propre à l’exécution de son dessein. Quelque temps après, les fidèles serviteurs du duc vinrent lui annoncer qu’ils avaient découvert, au sommet de la montagne même de Hohenbourg, les vastes ruines d’anciens édifices, et que ce lieu était très convenable pour y construire, selon son désir, une maison et une église.

Sainte Odile
Fête saint : 13 Décembre
Sainte Odile
Présentation
Titre : Abbesse du monastère de Hohenbourg
Date : VIIIe siècle
Pape : Saint Léon III

Tout le monde était dans l’attente du prodige : ce ne fut pas en vain ; le ciel obéit à la voix du saint homme. Saint Erhard imposa à la nouvelle chrétienne le nom d’Odile, c’est-à-dire fille de lumière, ou Dieu est ton soleil ; nom glorieux que Jésus-Christ lui-même avait indiqué, et qui devait rappeler sans cesse à la fille d’Adalric le bienfait dont elle avait été favorisée par le ciel. Les spectateurs de cette scène, frappés de joie et d’étonnement, bénissaient le Seigneur qui venait de faire éclater sa miséricorde et sa puissance.

Sa naissance

Adalric se rendit lui-même au lieu indiqué. Il fut charmé du site de Hohenbourg, et y fit aussitôt bâtir deux chapelles. L’une fut dédiée aux saints apôtres Pierre et Paul, patrons d’Oberehnheim, et l’autre fut consacrée par saint Léger, évêque d’Autun, sous l’invocation des saints protecteurs de l’Alsace. Le duc fit aussi relever les murs de l’ancien château et construire une maison de retraite, où il pût résider avec Berswinde pendant la saison d’été, et goûter, loin du monde, les charmes de la solitude.

Une seule chose manquait au bonheur d’Adalric. Il n’avait point d’enfant, et cette disgrâce l’affligeait vivement ; car tous les avantages dont il jouissait lui semblaient peu de chose, s’il ne pouvait les transmettre à un héritier de son nom et de sa fortune. A cette occasion, Berswinde unit ses prières à celles de son époux, et leurs vœux ardents, leurs jeûnes, leurs aumônes, attirèrent enfin sur eux les bénédictions du ciel. Berswinde cessa d’être stérile, et les sujets du duc, s’associant à son bonheur, attendaient avec anxiété la naissance de l’héritier d’Adalric.

Ce jour si désiré arriva enfin. Mais il arriva trop tôt pour le repos d’Adalric, dit un historien ; il s’était flatté d’avoir un fils, et Dieu ne lui donna qu’une fille, et une fille aveugle (657). Alors la joie du duc se changea en une tristesse profonde, et son espérance en désespoir ; l’amour paternel qu’il avait conçu pour cet enfant à venir, dégénéra en une fureur qui serait difficile à comprendre dans un homme aussi vertueux, si sa vertu n’eût eu quelque chose de bizarre et d’irrégulier.

Colère d'Adalric

Adalric exhala sa douleur en plaintes amères, regardant la naissance de cette enfant comme une malédiction de Dieu sur sa famille. Mais Berswinde, quelque affligée qu’elle fût du malheur de sa fille, l’était encore plus des discours d’Adalric. Elle s’efforça de le calmer en lui rappelant que Dieu les avait comblés de biens jusqu’à ce jour, et qu’il fallait encore le bénir de leur avoir donné cette enfant, qui servirait peut-être à manifester ses œuvres et sa puissance.

Ces douces paroles ne réussirent point à apaiser la colère d’Adalric. Il répétait que si la naissance de sa fille venait à être connue, l’honneur de sa race en serait obscurci. Tant est faible la vertu de l’homme ! Une disgrâce imprévue la déconcerte et l’abat dans ceux mêmes où elle paraissait le mieux affermie. Enfin, Berswinde obtint de son époux qu’on transporterait secrètement sa fille dans un lieu inconnu, où elle serait élevée loin des yeux de ses parents. En laissant la vie à cette enfant, Adalric crut remplir ce que le devoir de la nature exigeait de lui, et en l’éloignant de sa présence, satisfaire à ce que l’honneur de sa maison semblait demander. Afin de cacher le mystère de cette naissance malheureuse, on fit courir le bruit que la duchesse avait fait une fausse couche.

Berswinde se souvint alors d’une femme qui avait été autrefois attachée à son service, et qui demeurait alors à Scherwiller, à deux lieues de Schelestadt. Elle crut pouvoir compter sur la fidélité de cette étrangère, qu’elle avait comblée de ses bienfaits, et l’ayant fait venir auprès d’elle, elle remit sa fille entre ses mains. « Veillez sur cette enfant », lui dit-elle, « élevez-la secrètement comme si elle était votre fille, et que le Seigneur Jésus et la Vierge Marie la protègent, ainsi que vous, tous les jours ! » La nourrice emporta l’enfant dans sa demeure, et prit soin de cacher sa naissance aux habitants du pays.

Sa disgrâce

Adalric ignorait le lieu où avait été transportée sa fille ; car, pour ne pas l’irriter, on évitait soigneusement de parler d’elle en sa présence. Il y avait bientôt un an que la jeune princesse avait été mystérieusement confiée à sa nourrice, lorsque le bruit se répandit dans la province qu’on élevait soigneusement à Scherwiller une petite aveugle dont les parents étaient inconnus, mais que son air noble et les soins dont on l’entourait indiquaient assez qu’elle appartenait à une grande famille. Quelques-uns même observèrent que la nourrice avait été autrefois au service de Berswinde, et que l’âge de l’enfant répondait parfaitement au temps où l’on avait publié que la duchesse avait fait une fausse couche.

La nourrice informa Berswinde de tous ces discours, et celle-ci, craignant que ces bruits ne parvinssent aux oreilles d’Adalric, résolut de faire un nouveau sacrifice pour ne pas l’irriter davantage. Elle ordonna à la nourrice de transporter sa fille au monastère de Baume-les-Dames, dans le comté de Bourgogne, où elle pourrait continuer à l’élever. Ce lieu paraissait plus convenable que tout autre pour servir de refuge à la jeune princesse, parce que la distance la mettrait à l’abri des recherches, et que, de plus, l’abbesse de Baume était la tante de la duchesse Berswinde.

La jeune exilée y fut reçue avec joie, et l’abbesse l’entoura de tous les soins qui peuvent suppléer à la tendresse d’une mère. La fille d’Adalric grandit en âge et en sagesse au sein de cette famille adoptive. Son âme ne s’ouvrit que pour connaître Dieu et aimer la vertu. Elle montra, d’ailleurs, une grande douceur de caractère et une facilité étonnante à retenir ce qu’on lui enseignait, de sorte que, dès l’âge de cinq ans, elle était parfaitement instruite des principaux devoirs du chrétien. Privée de la lumière corporelle, elle recevait abondamment cette lumière d’en haut, qui éclaire tout homme venant au monde.

Adalric et Bereswinde, parents de sainte Odile. Fresque de Charles Spindler (1865-1938) exposée à l'entrée du mont Sainte Odile, à côté du kiosque.
Adalric et Bereswinde, parents de sainte Odile. Fresque de Charles Spindler (1865-1938) exposée à l'entrée du mont Sainte Odile, à côté du kiosque.
Vitrail de l'église Saint-Pancrace à Waldolwisheim.
Vitrail de l'église Saint-Pancrace à Waldolwisheim.

Miracle de son baptême

Nous ignorons le nom sous lequel on désignait alors la fille d’Adalric ; car, arrivée à l’âge de douze ans, elle n’avait pas encore eu le bonheur de recevoir le baptême. C’était peut-être un reste de la coutume suivie au VIe siècle, où l’on différait le baptême des enfants jusqu’à ce qu’ils eussent atteint l’âge de raison. Quoi qu’il en soit, Dieu parut avoir destiné cette jeune fille à entrer dans la voie des élus par une porte miraculeuse, en lui rendant la vue du corps en même temps que celle de l’âme. En ce temps-là, le bienheureux Erhard était évêque de Ratisbonne, en Bavière. Un jour, il eut une vision dans laquelle Dieu lui dit de se rendre aussitôt au monastère de Baume.

« Là tu trouveras », lui dit la voix d’en haut, « une jeune servante du Seigneur. Elle est aveugle dès sa naissance. Tu la baptiseras, tu lui donneras le nom d’Odile, et au moment de son baptême, ses yeux s’ouvriront à la lumière ».

Saint Erhard partit sans différer, et au lieu de prendre la voie directe, se dirigea du côté des Vosges. Son dessein était de visiter d’abord l’abbaye de Moyen-Moutier, où son frère Hidulphe s’était retiré, après avoir quitté volontairement le siège épiscopal de Trèves. Hidulphe, qui menait en ces lieux une vie angélique, fut charmé de revoir Erhard, et quand il connut le sujet de son voyage, il voulut l’accompagner au monastère de Baume. Les deux Saints trouvèrent la fille d’Adalric parfaitement instruite de tous les dogmes de la religion.

Saint Erhard commença la cérémonie. Selon la coutume du temps, il plongea la jeune aveugle dans les eaux sacrées, et saint Hidulphe l’ayant relevée, Erhard lui fit sur les yeux les onctions du saint chrême, en disant :

« Au nom de Jésus-Christ, soyez désormais éclairée des yeux du corps et des yeux de l’âme ».

Tout le monde était dans l’attente du prodige : ce ne fut pas en vain ; le ciel obéit à la voix du saint homme. Saint Erhard imposa à la nouvelle chrétienne le nom d’Odile, c’est-à-dire fille de lumière, ou Dieu est ton soleil ; nom glorieux que Jésus-Christ lui-même avait indiqué, et qui devait rappeler sans cesse à la fille d’Adalric le bienfait dont elle avait été favorisée par le ciel. Les spectateurs de cette scène, frappés de joie et d’étonnement, bénissaient le Seigneur qui venait de faire éclater sa miséricorde et sa puissance.

Ensuite le saint évêque bénit un voile, qu’il déposa sur la tête d’Odile, et lui fit présent de quelques saintes reliques, en lui annonçant que Dieu lui réservait encore des grâces merveilleuses, si elle se montrait fidèle aux faveurs dont il l’avait comblée en ce jour. Avant de partir, il bénit la jeune néophyte, la recommanda à l’abbesse de Baume et aux religieuses qui avaient veillé sur son enfance, et partit avec son frère Hidulphe. Adalric ne pouvait manquer d’apprendre avec joie le miracle que Dieu avait accompli en faveur de sa fille, et comme l’abbaye de Moyen-Moutier, où résidait Hidulphe, n’était qu’à une faible distance de Hohenbourg, Erhard chargea son frère de communiquer au duc une si agréable nouvelle, qui devait lui inspirer des sentiments plus favorables envers Odile. Hidulphe se rendit auprès du duc Adalric, lui raconta tous les détails du baptême de sa fille, et réveilla dans son cœur cette affection paternelle que les passions mauvaises ne sauraient jamais étouffer entièrement. Adalric fut enchanté du récit de saint Hidulphe, et pour lui témoigner sa reconnaissance, il donna à son monastère de Moyen-Moutier la terre de Feldkirch, que cette abbaye posséda jusqu’au siècle dernier.

« Cependant », dit l’historien de la Sainte, « il ne rappela point Odile chez lui, soit qu’il craignît que la présence de cette fille miraculeuse ne fût pour lui un reproche continuel des duretés qu’il avait eues pour elle, soit qu’il crût qu’il serait mieux de la laisser encore à Baume, auprès de sa tante, afin qu’elle se fortifiât dans la vertu ».

Odile resta donc à Baume, où elle continua à se montrer toujours pieuse, toujours appliquée à l’étude et au travail. Les exemples de vertu dont elle était entourée n’étaient point perdus pour elle, et malgré sa jeunesse, l’ardeur de son zèle, la ferveur de sa dévotion et la maturité de son esprit l’élevaient au rang des religieuses les plus distinguées du monastère. Quoiqu’elle n’eût pas fait profession, elle observait scrupuleusement toutes les prescriptions de la règle, et remplissait, comme les autres, tous les emplois qui lui étaient assignés.

Pendant ce temps, la maison de son père avait été comblée des bénédictions du ciel. Dieu avait donné à Adalric quatre fils et une seconde fille, qui fut nommée Roswinde. L’aîné des jeunes princes s’appelait Etichon ou Etton, le second Adelbert, le troisième Hugues, et le dernier Batachon. Ils furent l’ornement de leur maison, la gloire de l’Alsace, et la souche des illustres familles qui régnèrent sur l’Autriche, la Lorraine, le pays de Bade et d’autres contrées. Parmi tous ces nobles enfants, Hugues semblait se distinguer des autres par ses qualités éminentes. C’était un prince bien fait, plein d’esprit, de cœur et de générosité, et surtout de cette confiance qu’une première jeunesse soutenue d’un mérite naissant, inspire ordinairement aux personnes qui se connaissent et qui sentent ce qu’elles sont.

Odile entendit vanter son mérite, et l’aima, sans l’avoir jamais vu, d’une vive affection. Elle lui écrivit des lettres pleines de tendresse, qu’elle confia à un pèlerin. Le jeune Hugues, touché de cette marque d’attachement, répandit à sa sœur dans les termes de l’amitié la plus sincère. Odile, charmée des sentiments de son frère, résolut de l’employer comme intercesseur auprès d’Adalric. Elle le pria donc de fléchir l’esprit de son père, et de ménager auprès de lui son retour au château de Hohenbourg. Sa commission était délicate. Mais Hugues, dont le cœur était bon, crut facilement que le duc serait sensible à la démarche de sa fille. Un jour, il fit en sa présence l’éloge des qualités de l’esprit et du corps qu’on admirait dans Odile, et finit par conjurer Adalric de la rappeler dans sa maison, dont elle devait faire le plus bel ornement.

Le duc répondit laconiquement qu’il avait des motifs de la laisser encore à Baume, et son fils n’osa pas insister. Mais, persuadé que la présence, de sa sœur suffirait pour dissiper tous les obstacles, il fit préparer secrètement un char et des chevaux qu’il lui envoya, en lui écrivant qu’elle pouvait revenir à Hohenbourg. Odile, persuadée que son père consentait à son retour, fit aussitôt ses adieux à l’abbesse et aux religieuses de Baume, en leur promettant de revenir bientôt pour se consacrer avec elles au service de Dieu. Elle partit, un peu inquiète et flottant entre la crainte et l’espérance. Mais la prière la soutint dans la route, et, après avoir traversé deux provinces, elle arriva heureusement au pied de la montagne où Adalric avait relevé les ruines du château de Hohenbourg.

Dans ce moment même le duc se promenait dans la campagne, en conversant familièrement avec son fils. Tout à coup il aperçut une troupe qui s’avançait vers la montagne, et demanda ce que c’était. Hugues, informé du retour de sa sœur, répondit que c’était Odile qui revenait à la maison paternelle.

« Qui a été assez audacieux », s’écria Adalric, « pour la rappeler sans ma permission ? »

Le jeune Hugues, reconnaissant alors qu’il avait trop compté sur la tendresse de son père, répondit en tremblant :

« C’est moi qui lui ai mandé de revenir. Pardonnez à ma témérité et à l’affection que j’ai ressentie pour une sœur. Si j’ai mérité votre colère, punissez-moi seul, car Odile n’est point coupable ».

Le duc, emporté par un premier mouvement de colère, frappa rudement le jeune homme. Mais son courroux s’apaisa, et quand Odile, arrivée au sommet de la montagne, vint se jeter à ses pieds et lui baiser les mains, la nature reprit son empire, et le duc, l’ayant embrassée, la présenta à ses frères qui l’accueillirent avec joie. Bientôt la duchesse Berswinde, avertie du retour de sa fille, accourut à sa rencontre, et baisa avec respect ses yeux, que Dieu avait si miraculeusement ouverts à la lumière du jour.

Odile, rentrée au château de Hohenbourg, se rendit au pied des autels pour remercier Dieu de l’avoir ramenée dans sa famille. Sa vie à la cour de son père fut toujours un modèle d’édification. Sa piété et sa douceur charmaient tous ceux qui l’entouraient, et ses parents, touchés de son obéissance, sentaient de jour en jour s’accroître leur affection pour elle. Son père seul semblait lui porter moins d’affection qu’à ses autres enfants. Il ne voulait point l’admettre à sa table et lui faisait servir ses repas dans une partie écartée du château. Un jour cependant il la rencontra dans la cour et lui dit, d’un ton plus affectueux que de coutume :

« Où vas-tu, ma fille ? »

« Seigneur », répondit Odile, « je porte un peu de nourriture à de pauvres malades ».

La douceur de ses paroles et son air modeste, émurent vivement le duc. Il se repentit de sa froideur envers une enfant si aimable et lui dit :

« Ne t’afflige point, ma fille ; si tu as vécu pauvrement jusqu’ici, il n’en sera plus ainsi à l’avenir ».

Dès lors il lui témoigna dans toutes les circonstances une bienveillance extrême. Odile, loin de s’en prévaloir, ne s’en montra que plus douce et plus dévouée aux bonnes œuvres. Ses exemples eurent la plus salutaire influence sur sa famille, et sa sœur Roswinde résolut de marcher sur ses pas en renonçant comme elle aux vanités du monde, pour soulager les pauvres et porter la croix de Jésus-Christ.

Adalric songea alors à marier Odile à quelque puissant seigneur de ses amis. Mais elle avait bien d’autres pensées. La vie tumultueuse des cours la fatiguait, et elle songeait à retourner dans la solitude de Baume. Adalric, à qui elle fit connaître son dessein, s’y opposa, et malgré ses instances et ses larmes, elle ne put obtenir la permission de son père. Odile fut vivement contrariée de cet obstacle. Elle écrivit à sa tante et aux religieuses de Baume une lettre touchante pour leur exprimer sa douleur. L’abbesse regretta sensiblement l’éloignement d’Odile, et, pour conserver d’elle un souvenir plus sensible, elle garda soigneusement et avec le plus grand respect un voile violet, mêlé de soie et de filets d’or, que la Sainte avait travaillé de ses mains, et qui fut vénéré dans l’abbaye de Baume jusqu’au siècle dernier.

Odile fut donc obligée de rester malgré elle à Hohenbourg. La renommée de ses qualités éminentes y attira bientôt les personnes les plus distinguées. Un duc d’Allemagne, enchanté de son mérite, demanda sa main à Adalric. Le duc et la duchesse voyaient dans cette alliance un avenir brillant pour leur fille. Ils donnèrent leur consentement ; mais lorsqu’ils demandèrent celui d’Odile, elle répondit, avec autant de fermeté que de respect, qu’elle ne voulait pas avoir d’autre époux que Jésus-Christ, à qui elle avait voué son cœur. Quelques jours après, craignant les mesures qu’on voulait prendre pour contraindre sa liberté, elle s’enfuit secrètement, déguisée sous l’habit d’une mendiante. Son dessein était d’abord de se rendre à Baume ; mais, ayant réfléchi qu’on ne manquerait pas de la chercher de ce côté, elle traversa le Rhin sur une barque, et résolut de chercher une solitude inconnue, où elle pût vivre loin du monde (679).

Quand on s’aperçut au château de Hohenbourg qu’Odile avait disparu, le duc ordonna à ses fils de se mettre aussitôt à sa recherche. Il se dirigea lui-même du côté du Rhin, et prit le chemin de Fribourg en Brisgau. C’était justement celui que suivait sa fille : cependant, malgré toutes ses recherches, Adalric ne put la découvrir, et elle resta cachée pendant plusieurs mois à Fribourg ou dans les environs. Adalric, affligé de son absence, fit publier dans ses États qu’il s’engageait solennellement, si Odile revenait à Hohenbourg, à lui laisser toute liberté d’embrasser le genre de vie qu’elle désirait.

Cet édit parvint à la connaissance d’Odile. Elle en rendit grâces à Dieu, et consentit à retourner à Hohenbourg (680). Le duc se montra fidèle à sa promesse, et quand sa fille lui eut fait connaître le désir qu’elle avait d’établir en Alsace une communauté de vierges consacrées à Dieu, il accueillit volontiers cette proposition et voulut contribuer généreusement à cette œuvre. Aussitôt il céda à Odile le château même de Hohenbourg avec toutes ses dépendances, et cette antique forteresse, transformée par Adalric en une maison de plaisance, fut destinée à devenir, entre les mains de la Sainte, un asile ouvert aux âmes d’élite qui voulaient fuir le contact du monde.

Ce fut entre les années 680 et 690 que se firent les travaux nécessaires pour approprier la maison de Hohenbourg à sa nouvelle destination. Le duc pourvut libéralement à toutes les dépenses et présida souvent lui-même à l’ouvrage. Quand les bâtiments furent terminés, Odile en prit possession, à la tête d’une communauté de cent trente religieuses qui appartenaient aux meilleures familles du pays, et qui avaient renoncé, comme elle, à toutes les espérances du monde pour venir à Hohenbourg se ranger sous la conduite d’une maîtresse si habile dans la science du salut.

Les bâtiments conventuels de Hohenbourg (Mont-Sainte-Odile).
Les bâtiments conventuels de Hohenbourg (Mont-Sainte-Odile).

Cette communauté, si prospère dès sa naissance, jeta un grand éclat dans la province. La sainteté de l’abbesse et la ferveur des religieuses firent regarder la solitude de Hohenbourg comme l’asile de la vertu la plus pure. Sainte Odile, animée de l’esprit de Dieu, ne se contentait pas d’enseigner, par ses discours, les maximes de la vie spirituelle ; elle excitait ses filles par ses exemples, qui sont toujours la meilleure manière d’instruire, la plus courte et la plus efficace. Le duc Adalric, témoin de cette régularité, en exprima sa joie par de nouveaux bienfaits. Il fit une fondation à perpétuité pour cent filles de qualité qui voudraient se consacrer au service de Dieu dans le monastère de Hohenbourg. Il y ajouta quatorze bénéfices pour les prêtres chargés du service religieux. Une fondation magnifique engagea dans la suite l’empereur Frédéric Barberousse à donner le titre de princesses du saint-empire aux abbesses de ce riche monastère.

Les deux chapelles que le duc Adalric avait fait bâtir à Hohenbourg étaient insuffisantes pour les besoins de la nouvelle communauté. Odile obtint de son père toutes les ressources nécessaires pour construire une église belle et spacieuse, qui fut consacrée sous le vocable de Notre-Dame (690). Un oratoire, également dédié à la Vierge, était attenant à cette église. C’est dans ce sanctuaire qu’Odile aimait à se retirer pour se recueillir dans la prière, et satisfaire sa dévotion envers la Mère de Dieu. A quelques pas de l’oratoire de la Vierge, elle fit encore bâtir une autre chapelle, sous l’invocation de la Sainte-Croix, pour honorer, par une dévotion spéciale, le bois sacré sur lequel s’est accompli le mystère de la rédemption. Enfin elle éleva un troisième oratoire à saint Jean-Baptiste, qu’elle honorait particulièrement depuis le jour où elle avait recouvré la vue par le baptême. L’historien contemporain de la Sainte raconte que cette dernière chapelle fut miraculeusement consacrée par saint Pierre, qui y apparut, aux yeux d’Odile, entouré d’une troupe d’anges, et cette dédicace merveilleuse fut fêtée chaque année sous le nom de Consécration des anges (696). Cette chapelle miraculeuse fut plus tard appelée la chapelle de Sainte-Odile, parce que c’est là que la Sainte fut inhumée et honorée jusqu’à ces derniers temps par les fidèles, qui venaient en foule y offrir leurs prières et leurs vœux.

C’est ainsi qu’Odile sanctifiait cette solitude de Hohenbourg. Elle voulait que tout y rappelât la pensée du ciel. Comme elle avait aussi une dévotion spéciale à la sainte Trinité, pour se rappeler d’une manière sensible cet auguste mystère, elle planta de sa main trois tilleuls auprès du monastère. Deux de ces arbres séculaires, qui subsistaient encore en 1681, furent alors détruits par l’incendie qui dévora le monastère.

Au milieu des œuvres saintes qu’on pratiquait à Hohenbourg, une chose importante manquait à la pieuse communauté. Les pieuses filles réunies en ce lieu y pratiquaient la régularité, moins par un engagement explicite que par émulation et par ferveur ; en un mot, elles n’avaient pas encore de règle monastique. Quand Odile eut mis la dernière main aux édifices matériels, elle songea à donner à sa communauté des règlements précis, et à réduire en lois ce qui s’était fait jusque-là par imitation et par esprit de piété. Pour cela, elle assembla toutes ses filles afin de prendre leur avis, et leur demanda quel genre de vie elles voulaient embrasser de préférence. Toutes répondirent que la vie la plus austère leur paraissait la plus parfaite, et que leur vœu le plus cher était de marcher sur les traces de leur abbesse, en suivant par obligation la voie étroite qu’elles avaient suivie volontairement jusqu’alors. Cette vie était dure, car Odile ne se nourrissait que de pain d’orge et de légumes ; elle ne buvait que de l’eau, excepté les jours de fêtes ; elle passait une partie des nuits en prière et prenait à peine quelques heures de repos ; elle n’avait d’autre lit qu’une peau d’ours, et n’accordait enfin à son corps que ce qui était absolument nécessaire pour soutenir son existence.

Le zèle qu’elle avait pour la sanctification des âmes la porta à entreprendre une nouvelle œuvre. Les sanctuaires de Hohenbourg étaient visités par un grand nombre de pèlerins. Mais ceux qui étaient infirmes ne pouvaient que difficilement atteindre le monastère, situé au sommet de la montagne. Odile, secondée par les pieuses libéralités de sa mère, Berswinde, fit bâtir pour ces malheureux un hôpital et une église dédiée à saint Nicolas, au pied de la montagne. Malgré la difficulté des chemins, elle visitait ces pauvres tous les jours, les servait avec affection et leur distribuait l’aumône de ses propres mains.

Chapelle Saint-Nicolas de Niedermunster (XIIe siècle) reconstruite à l'identique en 1850 par Boeswillwald
Chapelle Saint-Nicolas de Niedermunster (XIIe siècle) reconstruite à l’identique en 1850 par Boeswillwald

Les religieuses de Hohenbourg admiraient le généreux dévouement de leur abbesse. Charmées de ses exemples, elles voulurent avoir part à ses bonnes œuvres, et la conjurèrent de permettre que quelques-unes d’entre elles l’accompagnassent dans cet exercice salutaire de la charité. Odile y consentit, et, considérant que sa communauté, devenue très nombreuse, se trouvait à l’étroit sur la montagne, elle résolut de choisir celles de ses religieuses qui étaient propres au service des pauvres, et de les transporter dans son nouvel établissement, tout en les maintenant sous sa direction. Elle leur fit donc bâtir une nouvelle église, vaste et somptueuse, et la nouvelle communauté prit le nom de Nieder-Münster.

Tableau de l'église des Jésuites de Molsheim illustrant la fondation légendaire du Niedermunster
Tableau de l’église des Jésuites de Molsheim illustrant la fondation légendaire du Niedermunster

Les religieuses changèrent d’habitation sans changer de mœurs ni d’abbesse. Les deux maisons étaient semblables à deux grands arbres qui paraissent séparés au dehors, et qui ont cependant la même racine et le même principe de vie. Sainte Odile continuait à les gouverner avec autant de succès que de sagesse : elle se trouvait tantôt dans l’une, tantôt dans l’autre ; le plus souvent dans celle où il y avait le plus à travailler et le plus à souffrir. Mais la maison où elle allait le plus volontiers était l’hôpital de Saint-Nicolas : c’était là comme son jardin de délices, où elle se délassait chaque jour, autant que le lui permettait la conduite de deux communautés nombreuses. L’air qu’on y respirait, tout infecté qu’il était, lui paraissait doux. Ses pieuses filles l’imitaient à l’envi, et faisaient, comme elle, une heureuse expérience du bonheur que l’on goûte lorsqu’on daigne s’abaisser jusqu’à consoler les pauvres et les misérables.

Cependant le duc Adalric et sa femme Berswinde étaient déjà fort avancés en âge. Attirés par les vertus de leur fille, ils résolurent de consacrer leurs derniers jours à la prière, et firent savoir à Odile qu’ils voulaient se retirer auprès d’elle, jusqu’au moment où il plairait à Dieu de les appeler à lui. Odile reçut ce message avec joie. Elle savait tout ce qu’il y avait de foi et de piété dans le cœur de ses parents. La duchesse Berswinde s’était toujours distinguée par une vertu sans tache, et si, quelquefois, le duc s’était laissé aller à l’emportement, depuis longtemps il avait su imposer silence à cette passion, et la voix publique proclamait hautement sa piété et sa justice. Adalric se rendit donc à Hohenbourg avec Berswinde. Il y vécut quelques mois dans l’exercice des bonnes œuvres, et y mourut bientôt, dans les sentiments de la piété la plus vive, entre les bras de sa fille (vers l’an 700). La pieuse Berswinde le suivit peu de temps après dans la tombe.

Odile, après la mort de ses parents, vécut encore de longues années dans la pratique des vertus les plus sublimes. Un jour, un lépreux se présenta à la porte du monastère pour demander l’aumône. Son corps répandait une odeur infecte, et personne n’osait se résoudre à approcher de lui. Odile, informée de sa présence, vint elle-même pour lui servir à manger. Mais, malgré son courage héroïque, elle recula d’abord à l’aspect repoussant de ce misérable. Puis, surmontant ce premier mouvement de la nature, elle se jette au cou du malheureux, et l’embrasse avec une générosité qui fait frémir les témoins de ce spectacle. Sa charité croissant par cette victoire sur elle-même, elle lui servit à manger avec une pieuse affection, et, levant les yeux au ciel, elle répétait d’une voix entrecoupée de sanglots, ces charitables paroles :

« Seigneur, ou donnez-lui la santé, ou accordez-lui la patience ».

Sa prière fut bientôt exaucée ; la lèpre de cet infortuné disparut, et ceux qui étaient présents louèrent Dieu, qui avait glorifié la charité de sa servante.

Odile continuait à visiter tous les jours l’hôpital de Nieder-Münster, situé au bas de la montagne ; mais ses fatigues continuelles, jointes à son grand âge, avaient singulièrement affaibli ses forces. Sa charité était toujours aussi ardente, et un auteur contemporain raconte que Dieu la récompensa par un étonnant miracle.

« Un jour », dit-il, « que la Sainte revenait seule à Hohenbourg, elle rencontra un pauvre étendu dans le chemin et mourant de soif et de fatigue. Ne pouvant courir assez vite pour chercher du secours à ce malheureux, elle mit toute sa confiance en Dieu, et, se souvenant de ce qu’avait fait autrefois Moïse, elle frappa de son bâton le rocher voisin. Il en sortit à l’instant une fontaine dont l’eau salutaire rendit la vie à ce mourant ».

Tel est le récit qu’on répétait dans la contrée quelques années après sa mort, et la fontaine miraculeuse, visitée encore aujourd’hui par un grand nombre de pèlerins, est célèbre dans tout le pays par les guérisons qu’on attribue à la vertu de ses eaux. Les protestants eux-mêmes, aussi bien que les catholiques, ont conservé pour ces lieux le respect traditionnel de leurs ancêtres.

Les pauvres étaient les amis privilégiés d’Odile. Elle voulait qu’on leur témoignât toujours une charité compatissante, et elle avait expressément défendu de jamais leur refuser l’aumône. Souvent elle les servait de ses propres mains, et c’était toujours avec la tendresse la plus chrétienne. Cette charité de l’abbesse soutenait la ferveur de ses religieuses, qui se dévouaient, à son exemple, au soin des pauvres dans l’hôpital de Nieder-Münster.

Ainsi vivait cette sainte communauté, au milieu de laquelle Odile demeura jusqu’à un âge fort avancé, pleine de mérites et de vertus. Son nom était béni dans toute l’Alsace, et les fidèles accouraient en foule à Hohenbourg pour admirer son dévouement et écouter sa parole comme celle d’un apôtre. Quand elle vit sa fin approcher, elle assembla toutes ses filles dans la chapelle de Saint-Jean-Baptiste, dont elle avait fait son oratoire particulier.

« Ne vous alarmez pas », leur dit-elle, « de ce que je vais vous annoncer ; je sens que l’heure de ma mort approche, et j’espère que mon âme s’envolera bientôt de la prison de mon corps pour aller jouir de la liberté des enfants de Dieu ».

Puis elle découvrit à chacune d’elles les défauts à corriger, les dangers à craindre, et leur recommanda de rester surtout fidèles aux saintes pratiques qui les avaient jusqu’alors maintenues dans la ferveur. Odile, apercevant alors ses nièces, Eugénie, Gundeline et Attale, qui versaient des torrents de larmes :

« Mes chères filles », leur dit-elle, « vos pleurs ne prolongeront point mes jours ; l’heure est venue, il faudra bientôt partir. Allez seulement à l’oratoire de la Vierge réciter le Psautier et demandez pour moi la grâce de bien mourir ».

Elles allèrent prier, et quand elles revinrent auprès d’Odile, elles la trouvèrent plongée dans une extase si profonde, que, la croyant morte, elles s’abandonnèrent de nouveau aux larmes. Mais la Sainte se réveilla bientôt comme d’un profond sommeil, et leur raconta que Dieu l’avait transportée, en compagnie de sainte Lucie, dont on célébrait la fête ce jour-là (13 décembre), pour lui donner un avant-goût des biens ineffables du ciel. Comme elle désirait ardemment recevoir le saint Viatique, les historiens de sa vie racontent que, pour satisfaire à sa sainte impatience, le ciel voulut faire un nouveau miracle. Un ange environné de lumière descendit auprès d’elle, en présence de toute l’assemblée, et lui présenta respectueusement un calice renfermant le corps et le sang précieux de Jésus-Christ. Quand Odile eut pris la sainte communion, l’ange disparut, et le vase sacré resta entre ses mains comme un témoignage de la faveur extraordinaire qu’elle avait reçue du ciel.

Odile adressa à ses saintes filles un dernier adieu, et ses yeux, qu’un miracle avait ouverts autrefois, se refermèrent doucement à la lumière, le treizième jour de décembre. La Sainte était pauvrement couchée sur la peau d’ours qui lui servait de lit, et son chaste corps, exténué de jeûnes et d’austérités, resta exposé pondant huit jours dans l’église, répandant une odeur de sainteté qui embaumait tout le monastère. On lui rendit les derniers devoirs avec toute la solennité possible, et ses reliques vénérées furent déposées dans un tombeau qu’elle avait fait préparer elle-même dans la chapelle de Saint-Jean-Baptiste, appelée dans la suite la chapelle de Sainte-Odile. 

Iconographie

On la représente : 1°) avec un livre ouvert sur lequel se trouvent deux yeux ; 2°) priant devant un autel pour l’âme de son père. Celui-ci est parfois conduit hors des flammes par un ange ; ou bien un rayon du ciel fait connaître à la Sainte que ses prières sont exaucées.

Culte et reliques

Aussitôt après la mort d’Odile, les habitants du pays vinrent en foule vénérer le tombeau de la sainte abbesse de Hohenbourg. L’Alsace, dont elle avait été l’ornement, la choisit pour patronne, et la montagne de Hohenbourg perdit son ancien nom pour porter celui de montagne de Sainte-Odile, sous lequel elle est maintenant désignée. Placée entre les Vosges et l’Alsace, elle domine une vaste étendue, où l’œil découvre vingt villes et plus de trois cents villages, séparés par des plaines, des forêts, des vignobles fertiles, des prairies entrecoupées de ruisseaux, au centre desquels le Rhin roule ses eaux majestueuses. Un chemin ombragé conduit au sommet de cette montagne, où le souvenir vénéré de sainte Odile s’est conservé si vivace depuis le VIIe siècle jusqu’à nos jours.

Le tombeau de sainte Odile fut ouvert pour la première fois, en 1354, en présence de l’empereur Charles IV. Ce prince, attiré par le concours des peuples qui s’y rendaient, eut aussi, la dévotion d’y aller lui-même. Le corps de la Sainte fut trouvé entier, et on en détacha la partie antérieure du bras droit pour la donner à l’empereur. Cette relique précieuse fut déposée dans l’église cathédrale de Prague, où on l’honore encore aujourd’hui. Le tombeau de la sainte abbesse fut refermé en présence de l’empereur et de l’évêque de Strasbourg, Jean de Liechtemberg. A la demande des religieuses, ils firent dresser un acte de cette première reconnaissance, et défendirent, sous les peines les plus graves, d’ouvrir désormais ce précieux tombeau.

Au XIVe et au XVe siècles, les Grandes-Compagnies, les Armagnacs et les Bourguignons envahirent successivement l’Alsace, saccagèrent Hohenbourg et en dispersèrent les religieuses. Au milieu de ces désolations, le tombeau de sainte Odile échappa cependant à la destruction, et quand l’orage fut dissipé, les religieuses se réunirent de nouveau autour de cet asile sacré et relevèrent les ruines de leur monastère. Mais la gloire de l’abbaye semblait éclipsée. La ferveur s’y affaiblit, et, en 1546, un accident y causa un incendie terrible, qui dévora tous les bâtiments.

Cette fois pourtant, Dieu sauva encore le tombeau de sa servante, et les religieux Prémontrés, établis à une demi-lieue du monastère, n’abandonnèrent point ce monument sacré. Tous les revenus des abbayes de Hohenbourg et Nieder-Münster furent annexés au domaine de l’évêque de Strasbourg, et on assigna une pension annuelle pour l’entretien de deux chanoines Prémontrés sur la sainte montagne (1569). Cependant le monastère demeura enseveli sous ses ruines, jusqu’à ce qu’il fût restauré (1607) par les soins du cardinal Charles de Lorraine et de l’archiduc Léopold. Dès lors les pèlerinages au mont Sainte-Odile recommencèrent avec une nouvelle ferveur. Mais cette prospérité fut courte. En 1622, les hérétiques envahirent l’Alsace, sous la conduite du comte de Mansfeld et du duc de Brunswick, et le monastère de Hohenbourg fut livré aux flammes. Quand les ennemis se furent retirés, François Bornius, curé d’Oberehnheim, envoya une députation sur la montagne pour examiner les ruines de l’abbaye. Les envoyés, attristés par le spectacle qu’ils avaient sous les yeux, eurent cependant la consolation de retrouver le tombeau de sainte Odile. On y remarquait les traces des coups qu’y avaient portés les soldats ; mais il était encore entier et n’avait pas été ouvert.

Cependant les chanoines Prémontrés, qui avaient quitté le mont Sainte-Odile à l’époque de l’invasion, y revinrent bientôt. L’église fut rebâtie et consacrée, en 1630, par les soins du comte Paul de Aldringen, suffragant du diocèse, qui s’efforça de remettre en honneur le culte de sainte Odile.

Les Prémontrés restèrent les fidèles gardiens du tombeau de sainte Odile. A force de courage et de persévérance, ils purent recueillir quelques aumônes pour orner les autels et les chapelles de la sainte montagne. Grâce à leurs efforts, la dévotion à sainte Odile recouvra son ancienne popularité, les pèlerins y accoururent de toute la province, et, en 1655, plusieurs princes et évêques assistèrent à la procession solennelle qui eut lieu pour l’ouverture du Jubilé. Cette dévotion ne fit qu’augmenter les années suivantes. Mais le sanctuaire de sainte Odile semblait réservé à des épreuves incessantes. En 1681, tous les édifices de la sainte montagne furent encore dévorés par les flammes, à l’exception des chapelles des Anges et des Larmes, que leur élévation au sommet d’un rocher préserva de l’incendie. Dans ce malheur cependant, les religieux ne perdirent point courage. Réduits à la plus extrême nécessité, ils continuèrent à veiller auprès du tombeau de la sainte patronne de l’Alsace, et virent encore une fois sortir de ses ruines l’église de Hohenbourg, qui fut achevée en 1692, et consacrée, en 1696, sous l’invocation de la sainte Vierge. C’est ainsi que ce monastère, dont les souvenirs étaient si chers aux Alsaciens, sortit pour la cinquième fois de ses ruines. Malgré des calamités sans nombre, des invasions cruelles, le tombeau de sainte Odile n’est presque jamais resté sans gardiens fidèles. Il a été pieusement visité dans tous les temps par les habitants du pays, chez lesquels la dévotion envers sainte Odile est comme une tradition de famille. Les pèlerins s’y rendaient en chantant de pieux cantiques, qu’ils interrompaient pour se prosterner au pied des croix échelonnées sur le versant de la montagne. Ils visitaient toutes les chapelles avec dévotion, mais particulièrement celle des Larmes, ainsi appelée, disait-on, parce que sainte Odile y avait obtenu, par ses pleurs, la délivrance de son père, condamné pour quelque temps aux expiations du purgatoire. Quand les pèlerins séjournaient sur la montagne, ils passaient la nuit dans l’église ou dans les chapelles, et y chantaient, en langue vulgaire, des cantiques sacrés. Les protestants eux-mêmes prenaient part à ces pieux exercices, et plusieurs ont trouvé sur la sainte montagne des grâces de conversion.

Tombeau de Sainte Odile.
Tombeau de Sainte Odile.

Le monastère de Hohenbourg fut habité par des religieuses jusqu’à l’époque de la Révolution française. En 1790, l’assemblée nationale ayant supprimé les vœux monastiques, on fit évacuer le convent de Sainte-Odile. Mais le tombeau de la sainte patronne de l’Alsace existait toujours sur la montagne. C’en était assez pour que la piété des peuples fût attirée dans ces lieux, même au milieu des plus mauvais jours. Des temps plus calmes succédèrent aux orages révolutionnaires, et la piété des Alsaciens pour leur glorieuse patronne a repris un nouvel élan. L’église qui s’élève actuellement sur le mont Sainte-Odile remonte à l’an 1692. Elle est belle et solide, et à côté du chœur, se trouvent les deux anciennes chapelles de la Croix et de Sainte-Odile. Près de là était l’ancienne demeure des religieuses. Depuis la Révolution, ces monuments ont passé entre les mains de plusieurs propriétaires. Il y a quelques années, l’église a été rendue au culte.

En 1840, le tombeau de sainte Odile fut ouvert en présence du clergé et de plusieurs médecins. L’année suivante, ses reliques furent déposées dans une grande et belle châsse, pour être exposées à la vénération des fidèles, sur l’autel même de la chapelle qui porte son nom. Cette translation eut lieu le 7 juillet 1841. Une multitude de fidèles, venus de l’Alsace, de la Lorraine et du grand-duché de Bade, s’étaient réunis, ce jour-là, sur la sainte montagne. La vieille église de Sainte-Odile était parée de branches de sapin et de guirlandes, et sa statue couronnée de fleurs. Les reliques de la Sainte étaient provisoirement déposées dans la maison conventuelle, et, sur la châsse qui les renfermait, on voyait la statue de la Sainte, couchée sur de riches coussins, tenant à la main un livre d’office, ayant la crosse abbatiale à ses côtés, et revêtue du costume sous lequel elle est représentée dans les anciens monuments. A neuf heures du matin, la procession, composée de quatre-vingts prêtres, ayant à leur tête le curé d’Oberehnheim, sortit de la chapelle de Sainte-Odile pour aller chercher les saintes reliques. Elles furent portées par six prêtres, et sur leur passage la foule s’inclinait respectueusement, en joignant les mains et en versant des larmes de joie. La châsse fut déposée dans l’église, au milieu des chants solennels. Elle y resta exposée pendant huit jours à la vénération des fidèles, et en a compté jusqu’à quinze cents dans un jour, qui vinrent rendre leurs hommages à l’auguste patronne de l’Alsace.

C’est ainsi que Dieu s’est plu à glorifier jusqu’aux temps présents la sainte fille d’Adalric. Malgré les révolutions et les désastres, ses reliques sont restées sur la montagne qu’Odile avait embaumée de ses vertus, et son nom est un de ceux que les peuples bénissent éternellement. Il est inscrit dans les martyrologes de l’Église, et le diocèse de Besançon a gardé fidèlement le culte de cette sainte fille, dont le monastère de Baume conserva, jusqu’à la fin, le souvenir vénéré. Sa fête se célèbre, dans le bréviaire bisontin, sous le rite semi-double, le 14 décembre (transférée du 13).