La Vie des Saints

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D’après les Bollandistes, le père GIRY, les propres des diocèses et tous les travaux hagiographiques. Vies des Saints de l’Ancien et du Nouveau Testament, des Martyrs, des Pères, des Auteurs Sacrés et ecclésiastiques, des Vénérables, et autres personnes mortes en odeur de sainteté.

Histoire des Reliques, des pèlerinages, des Dévotions populaires, des Monuments dus à la piété depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’hui.

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Saint Platon

Saint Platon

Nous avons déjà vu dans le martyrologe romain, au 4 avril, un saint Platon, confesseur, supérieur du monastère du Mont-Olympe, et grand protecteur de la foi, de la justice et de la chasteté, contre des empereurs de Constantinople hérétiques, impies et adultères. L’Église nous en présente aujourd’hui un autre plus ancien, qui a combattu jusqu’à la mort pour la vérité de notre religion, sous les cruels empereurs Dioclétien et Maximien. De sorte que, si les païens se peuvent vanter d’avoir eu un Platon qui a été, selon les lumières de la nature, le plus sublime de tous les philosophes du monde, les chrétiens se peuvent vanter d’en avoir eu deux, que leur vertu et leur constance inébranlable dans l’amour de la vérité, jointes à une très grande prudence et à une érudition peu commune, ont rendus admirables à tous les siècles. Notre saint Martyr naquit à Ancyre, ville de Galatie, aujourd’hui Angora ou Angourieh, sur le Sangarius, au déclin du IIe siècle, de parents nobles, et serviteurs de Jésus-Christ, qui eurent soin de lui inspirer, dès le berceau, la véritable foi et l’amour de la piété. Devenu orphelin de bonne heure, il distribua généreusement ses biens aux pauvres et s’appliqua, avec un zèle extraordinaire et qui surpassait beaucoup son âge, à fortifier les fidèles, à convertir les idolâtres et à protéger les pauvres et les autres personnes sans défense contre la tyrannie et l’oppression des grands qui voulaient les accabler.

Cette admirable générosité lui suscita des ennemis qui l’accusèrent de christianisme devant Agrippin, vicaire des empereurs, homme cruel et altéré du sang des serviteurs du vrai Dieu. Sur cette accusation, il fut arrêté et amené au tribunal de ce juge. Agrippin lui demanda qui il était.

« Je suis chrétien », dit-il, « j’adore un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre ; je déteste les idoles, qui sont les ouvrages de la main des hommes ; j’abhorre les démons, qui parlent bien quelquefois par ces idoles, mais ne sont que des créatures rebelles qui ont mérité, par leur révolte, d’être privées du paradis ».

« Je n’ignore pas », dit Agrippin, « que tu es chrétien ; mais je te demande le nom que tes parents t’ont donné à ta naissance ».

« Ils m’ont », dit-il, « appelé Platon ; mais avant tout je suis chrétien, voilà mon véritable nom, voilà mon emploi. Et, en effet, on m’a appris à servir Jésus-Christ dès le sein de ma mère ; et je suis prêt à donner tout mon sang et mille vies si je les avais, pour son amour et pour son service ».

Réponse hardie et généreuse, qui releva incomparablement notre Platon au-dessus de celui qui s’est fait appeler le divin philosophe ; ce dernier, interrogé dans Athènes, sur son opinion touchant l’unité ou la pluralité de la nature divine, n’osa jamais faire profession publique de la vérité qu’il connaissait : il déguisa ses sentiments, devant les hommes, de peur d’être condamné, comme son maître Socrate, à avaler du poison ; tandis que notre Platon, ne craignant ni les fouets, ni les tortures, ni les fournaises ardentes, ni la mort la plus cruelle, persista fortement dans la confession de l’unité d’un Dieu créateur du ciel et de la terre, et de la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Agrippin était irrité de sa constance ; après avoir encore inutilement tenté la voie des remontrances, des promesses et des menaces, il commanda à seize soldats de le dépouiller et de le fouetter de toutes leurs forces avec des nerfs de bœuf. Ils le firent longtemps les uns après les autres avec toute la violence et la fureur dont ils étaient capables ; mais, après qu’ils se furent lassés de le frapper, il ne parut pas même sur son corps une seule contusion. Ce miracle remplit tout le monde d’étonnement et engagea Agrippin à renvoyer en prison. Pendant qu’on le conduisait, un grand nombre de fidèles s’attroupèrent autour de lui pour le complimenter de sa victoire. Il demanda un moment d’audience ; et, chacun s’étant tu, il leur fit une exhortation admirable et remplie du feu de la charité dont il était lui-même embrasé, pour les animer à persévérer et à endurer constamment le martyre dans l’attente de la vie éternelle qui leur était promise. Il fut sept jours dans le cachot, où la présence de son Dieu le consola si parfaitement, que les jours ne lui paraissaient que des heures, et les heures que des moments. Il y implora le secours de saint Michel, comme du chef des armées du Dieu vivant ; demandant, non pas d’être préservé de la mort, mais d’endurer tontes sortes de supplices avec fermeté. Au bout de sept jours, on le ramena au tribunal ; là, Agrippin lui fit voir des chaudières d’airain, des poêles de fer de prodigieuse grandeur, des grils, des haches, des crochets, des flèches, des aiguilles, des pierres très aiguës, des croix, des roues armées de rasoirs et de plusieurs autres espèces d’instruments dont on avait coutume de se servir pour tenter le courage des Martyrs, le menaçant de le faire passer par tous ces genres de supplices s’il demeurait opiniâtre en sa résolution ; d’un autre côté, il l’assura que, s’il voulait obéir aux volontés des empereurs, il lui donnerait sa propre nièce en mariage avec une dot si considérable, qu’elle le rendrait le plus riche de sa province. Mais notre invincible Platon se moqua également du tyran et de ses folles promesses ; étant animé de l’Esprit de Dieu, qui est un esprit de force et de liberté, il lui dit :

« La proposition que vous me faites de votre nièce est ridicule ; je n’en voudrais pas comme servante de mon épouse, si je devais me marier. D’ailleurs ne vous tourmentez plus pour trouver de pareilles propositions ; vous m’offririez tous les royaumes de la terre, que vous ne me sépareriez pas de l’amour de mon Dieu ».

Le tyran se sentit si vivement piqué de cette réponse, qu’ayant fait mettre des charbons ardents sous un lit de fer, il commanda qu’on y étendît le corps du Martyr, et, pour lui faire sentir une douleur aiguë et plus insupportable, il voulut qu’en même temps on le fouettât avec des verges fort, déliées, et qu’on jetât sur ses membres de l’huile, de la cire fondue, du bitume et de la poix-résine. On ne peut exagérer la rigueur de ce supplice, qui n’a presque point son semblable dans les tortures des autres Martyrs ; mais Platon, bien loin d’être abattu, ne laissa pas, durant ce temps, de parler au juge et aux assistants avec la même vigueur que s’il eût été sur un lit de roses. Il leur remontra que ces feux sur lesquels il était couché n’étaient qu’une légère image de ceux qui leur étaient préparés, s’ils ne se convertissaient et ne quittaient le culte infâme des idoles, pour se donner au service du vrai Dieu ; et qu’ils ne devaient pas différer davantage de faire pénitence, de peur que leur obstination ne leur fermât les portes de la miséricorde que le sang de Jésus-Christ leur avait ouvertes.

Après avoir été trois heures en cet état, il fut descendu de ce lit de feu ; alors son corps parut ainsi beau et aussi frais que s’il fût sorti du bain, et il exhala une odeur si agréable, que tous les spectateurs s’en sentirent comme parfumés. Plusieurs des assistants, admirant ce prodige, s’écrièrent que le Dieu des chrétiens était grand, que lui seul faisait des choses admirables, et qu’il n’y avait que lui qui fût digne des honneurs divins ! Le sicaire Agrippin ne savait où il en était, ni ce qu’il pourrait faire davantage au Martyr. Aussi, pour avoir quelque sujet de le renvoyer, il lui dit qu’il ne lui demandait plus d’adorer les dieux ni de leur offrir des sacrifices, mais seulement de renier Jésus-Christ crucifié, et qu’ensuite il le mettrait en liberté.

« Comment », dit Platon, « que je renie Jésus-Christ mon Sauveur, dont j’ai reçu tant de grâces et qui me comble à tous moments d’un si grand nombre de bienfaits ? Retire-toi de moi, impie : que tes blasphèmes exécrables n’offensent pas davantage mes oreilles ! N’est-ce pas assez que tu te perdes éternellement, sans envelopper dans ta damnation les soldats et les serviteurs de mon Seigneur ? Retire-toi, dis-je, car j’ai cette confiance en sa bonté qu’il me rendra plus fort que tous les tourments ».

Ces paroles furent comme de l’huile jetée sur le feu de la colère d’Agrippin. Il descendit de son siège, et, ayant fait rougir devant lui deux grosses boules de cuivre, il commanda qu’on les appliquât tout embrasées sur le sein de Platon. Ce supplice fut horrible : le feu, pénétrant jusque dans les parties intérieures de son corps, les brûla tellement, que la fumée en sortit par le nez ; mais, pendant qu’on le croyait mort, on l’entendit défier le tyran avec plus de courage que jamais, et même lui reprocher son impuissance et sa faiblesse, de ce qu’avec tous les instruments de sa rage, il ne pouvait pas abattre celui que la vertu de Jésus-Christ soutenait.

Une constance si surprenante lui attira un quatrième tourment : on lui enleva presque toute la peau et la chair par lambeaux, à coups de fouets et d’escourgées. Rien n’était si horrible que cette étrange exécution. Les païens mèmes la détestaient et l’accusaient de barbarie et d’impiété ; mais le Martyr eut encore la force de prendre un lambeau de son corps déchiré, et de le jeter aux pieds du juge, lui disant, avec une voix mâle et généreuse :

« O tyran, plus cruel que les bêtes carnassières, puisque tu te plais au sang et au carnage, et à voir déchirer par morceaux les corps des hommes qui te sont semblables, prends ce lambeau de ma chair, et rassasie-t’en comme un tigre et un vautour ! Mais sache que Dieu me rendra ce corps que tu détruis, et qu’il précipitera le tien dans les flammes éternelles ».

Il n’y avait plus rien d’entier dans l’invincible Platon que son vénérable visage, que les bourreaux avaient un peu épargné : pour le reste de ses membres, depuis la tête jusqu’aux pieds, on n’y voyait que des plaies profondes et une abondance de sang qui coulait de tous côtés. Agrippin donc, que ce dernier reproche anima plus que jamais, déchargea sa fureur sur cette belle partie qui est comme une figure de la Divinité. Non-seulement il fit souffleter le Saint ; mais, ne voulant pas qu’il lui demeurât rien de l’apparence humaine, il lui fit déchirer, avec des crocs de fer, le front, les tempes, les joues, les lèvres et toute la face : tellement qu’il n’était plus reconnaissable, et qu’on lui pouvait appliquer ce que le prophète Isaïe disait de Notre-Seigneur par prévision :

« Nous l’avons considéré, mais il n’avait plus ni grâce ni figure : il était méconnaissable ; nous l’avons pris pour un lépreux et pour un homme méprisé et frappé de la main de Dieu, et plongé dans le dernier excès de l’humiliation ».

Il ne semblait pas qu’en cet état il fût capable de rien entendre : cependant le juge tenta encore une fois de le corrompre, lui criant et lui faisant crier par un huissier que, s’il voulait sauver le peu de vie qui lui restait, il fallait qu’il ne différât plus d’obéir aux lois du prince et qu’il se résolû enfin à reconnaître les dieux de l’empire. Mais, comme ces sollicitations furent aussi inutiles que les premières, la férocité du tyran le porta à faire arracher au Martyr, par une nouvelle flagellation, le reste de la chair et des muscles qu’il avait encore aux bras et aux cuisses. Son commandement fut exécuté avec la même fureur que les précédents : le corps du Saint en demeura si brisé et si rompu, que les entrailles lui sortaient même par les côtés.

Il fallait bien qu’il fût fortifié d’une vertu surnaturelle et toute miraculeuse, pour ne pas succomber sous tant de maux ; mais le tyran, au lieu de le reconnaître, augmentait toujours sa rage, à mesure que Dieu donnait de nouvelles marques de sa protection. Il dit donc au Martyr qu’il s’étonnait extrêmement que, portant le nom du sage et divin Platon, il n’imitât pas ses actions et ne voulût pas reconnaître les divinités que ce grand philosophe a reconnues.

« Il ne les a reconnues », dit le généreux Martyr, « que par lâcheté : car il savait bien qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, et qu’il ne se pouvait pas faire qu’il y en eût plusieurs ; mais la crainte de la mort lui a fait honteusement trahir la vérité : aussi il est un de ceux dont parle l’apôtre saint Paul, lesquels, connaissant Dieu, ne l’ont pas honoré et glorifié comme Dieu : c’est pourquoi ce juste juge les a abandonnés, non seulement aux déréglements de leur esprit, mais aussi à des passions infâmes et à un sens réprouvé. Pour moi », ajouta-t-il ; « je n’imiterai pas sa perfidie ; je ne crains point la mort, je n’appréhende point les tourments : achève ce que tu as commencé. Il ne reste plus qu’à disloquer mes os et à les séparer les uns des autres : fais-le quand il te plaira. Mon Seigneur Jésus-Christ, qui est mon secours, consommera ma victoire et me rendra plus fort que tous les instruments de tes supplices ».

Ce discours ayant fermé la bouche au président, il fit signe aux bourreaux de détacher le Martyr du poteau auquel on l’avait attaché pour la tourmenter plus facilement, et de le conduire au plus tôt de la potence en prison, et fit défendre au geôlier de panser ses plaies et de lui donner autre chose pour sa nourriture qu’une once de pain par jour avec un peu d’eau pure. Il n’en fallait pas tant pour le soldat de Jésus-Christ : pendant dix-huit jours qu’il fut dans ce cachot, il ne voulut jamais recevoir d’autre aliment que celui de la parole de Dieu, qui fortifiait son coeur et le rassasiait plus délicieusement que n’auraient pu faire les mets les plus exquis et les festins les plus magnifiques. Enfin, après ce long temps de prison et d’abstinence, il fut encore une fois amené devant le tribunal d’Agrippin, lequel, le trouvant plus ferme et plus inébranlable que jamais, le condamna à avoir la tête tranchée hors de la ville. On l’y conduisit aussitôt : lorsqu’il eut fait une fervente prière à Dieu en actions de grâce de son martyre, il présenta le cou au bourreau, et, perdant la tête, il rendit son âme à Celui qui l’avait créée pour sa gloire : ce qui arriva sous les empereurs Dioclétien et Maximien, le 22 juillet, vers l’an 304.

Les chrétiens, qui furent les admirateurs de la constance de saint Platon, enterrèrent son corps avec toute la révérence que la rigueur de lapersécution put permettre, au lieu même de son martyre, appelé le Champ. Depuis, l’empereur Justinien y fit bâtir une belle église qui fut dédiée sous son nom, comme l’assure l’historien Procope, en parlant des édifices de ce prince : cette basilique ayant été ruinée dans la suite des temps, l’empereur Basile, au rapport de Cédrénus, la fit rétablir.

Outre les martyrologes latins et le ménologe des Grecs, qui font une honorable mention de ce généreux soldat de Jésus-Christ, il en fut parlé avec beaucoup d’estime dans le septième Concile général, qui est le second de Nicée : car on y lut une lettre de l’abbé Nilus à Héliodore le Silenciaire, dans laquelle il rapporte que les barbares ayant un jour emmené captif un religieux du Mont-Sinaï, dont le père était aussi religieux au même monastère, l’un et l’autre s’adressèrent à saint Platon, le père, pour la délivrance de son fils, et le fils pour sa propre liberté, et, par un grand miracle, le même jour, un cavalier inconnu parut dans le camp de ces ennemis, et, ayant enlevé ce jeune homme, le transporta en un moment, par un chemin invisible, dans la cellule de son père; après quoi il disparut. Ce qui donna sujet de croire que c’était saint Platon qui s’était rendu favorable à ces religieux, qui l’avaient invoqué avec ferveur.