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D’après les Bollandistes, le père GIRY, les propres des diocèses et tous les travaux hagiographiques. Vies des Saints de l’Ancien et du Nouveau Testament, des Martyrs, des Pères, des Auteurs Sacrés et ecclésiastiques, des Vénérables, et autres personnes mortes en odeur de sainteté.

Histoire des Reliques, des pèlerinages, des Dévotions populaires, des Monuments dus à la piété depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’hui.

Histoire des Saints, des Reliques, des pèlerinages, des Dévotions populaires, des Monuments dus à la piété depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’hui.

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Saint Pierre Damien

À Faënza, saint Pierre Damien, cardinal, évêque d'Ostie, célèbre par sa science et sa sainteté. ✞ 1072.

Hagiographie

Ce grand homme a pris naissance à Ravenne, ville d’Italie. Il ne fut pas plus tôt né, que la divine Providence lui ménagea des croix.

Lorsque Pierre était encore à la mamelle, son frère aîné témoigna à sa mère beaucoup de chagrin de voir une si nombreuse famille pour partager si peu de biens qu’ils avaient ; cette mère, qui avait mille embarras, mille tourments dans ses affaires domestiques, fut sensiblement affectée des re­proches que son fils aîné lui faisait ; elle se laissa aller à une espèce de dé­sespoir, et perdit le courage et la tendresse qu’elle devait avoir en qualité de mère pour élever le jeune enfant qu’elle nourrissait, sa rigueur envers lui fut telle qu’elle lui refusa son lait, et qu’elle l’abandonna sans vouloir davantage lui donner la nourriture dont il avait besoin.

Mais Dieu qui pourvoit, dit le Prophète aux nécessités des petits oiseaux qui invoquent son nom par leurs cris, quand ils sont abandonnés de ceux qui leur ont donné la vie, écouta aussi les soupirs et les petits cris du jeune Pierre Damien ; et son corps était déjà tout livide et moribond, lorsque la Providence divine suscita une femme étrangère qui, se revêtant de l’amour et de la tendresse d’une véritable mère, prit autant de soin de ce petit enfant, que s’il eût été le fruit de son propre sein.

Lorsqu’il fut dans un âge plus avancé, il perdit toute espérance de posséder des biens temporels, en perdant, son père et sa mère, qui moururent et le laissèrent destitué de tout secours ; un de ses frères, néanmoins, sous prétexte de charité et de compassion, voulut bien le prendre en sa famille ; mais, loin de lui être favorable ; il n’eut pour lui que des duretés, le faisant travailler comme un mercenaire, et lui refusant les choses les plus nécessaires à la vie ; on l’obligeait d’aller nu-pieds, on le chargeait de coups, il n’était qu’à demi vêtu, et on n’eut point honte de l’envoyer aux champs garder les bestiaux comme le dernier des valets. Pierre Damien souffrait tout cela avec une patience admirable, ne se plaignant de rien et recevant tout de la main de Dieu, qu’il respectait en la conduite de ses parents, quelque dureté qu’ils exerçassent envers lui.

À mesure qu’il avançait en âge, il croissait aussi dans la vertu ; plus il connaissait le monde et ses faux attraits, plus il le fuyait. Il méprisait, dans une grande liberté d’esprit, les biens de la terre, estimant plus la pauvreté que les richesses. On raconte qu’ayant un jour trouvé par hasard une pièce de monnaie, il en ressentit d’abord une petite joie dans l’espoir d’acheter quelques friandises ; mais, faisant une seconde réflexion dans le même moment, et considérant que le plaisir qu’il voulait se procurer passerait en un instant, il alla aussitôt donner sa pièce d’argent à un prêtre afin qu’il dît quelques messes pour le repos de l’âme de son père. 

Saint Pierre Damien

Fête saint : 23 Février
Saint Pierre Damien

Présentation

Titre : Évêque d’Ostie
Date : 988-1072
Pape : Alexandre II
Empereur : Henri IV

Auteur

Mgr Paul Guérin

Les Petits Bollandistes - Vies des Saints - Septième édition - Bloud et Barral - 1876 -
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Après être demeuré assez longtemps sous la rude conduite de celui de ses frères dont nous avons parlé, un autre de ses frères, nommé Damien, touché de compassion de le voir dans un état si déplorable, le retira chez lui, et, remarquant en lui de belles dispositions pour les sciences, le fit étudier. Ce frère, alors archiprêtre de Ravenne, embrassa depuis l’état monastique. On croit que ce fut par reconnaissance pour tous ses soins que notre Saint prit dans la suite le surnom de Damien. Il eut en effet pour lui tonte la tendresse d’un père. Il l’envoya d’abord à Faenza, puis à Parme. Ses maîtres furent surpris de la vivacité et de l’étendue de son esprit : il devint en peu de temps l’objet de l’admiration de tout le monde, et sa réputation augmenta de telle sorte, qu’un grand nombre de jeunes gens le prirent pour leur maitre en se déclarant ses disciples ; il eut un facile accès dans la maison des grands, et les personnes d’esprit se faisaient un plaisir singulier de se trouver en sa compagnie ; il acquit du bien par son travail et son mérite, et il en avait assez pour prendre un honorable parti dans le monde, s’il eût voulu répondre aux avances qu’on lui faisait.

Les honneurs et les plaisirs se présentaient continuellement à ses yeux ; mais Dieu, qui avait pris de lui un soin particulier dès le berceau, ne per­mit pas qu’il s’éloignât du chemin de la vertu. Il se munissait des armes des Saints pour calmer ses passions et les soumettre aux lois de la raison et de la grâce. Il portait d’ordinaire, pour cet effet, un rude cilice sous ses habits, d’ailleurs assez soignés, pour mieux cacher ses austérités ; il s’exerçait, étant encore dans le siècle, à la pratique des jeûnes, des veilles et de la prière. Quand il se sentait attaqué de quelque tentation contre la pureté, il se plon­geait le corps dans des eaux à demi glacées pendant la nuit, jusqu’à ce qu’il eût obtenu le calme qu’il souhaitait.

Il se plaisait beaucoup à visiter les lieux consacrés au Seigneur ; une de ses principales dévotions était de réciter et, de méditer les psaumes de David. Il donnait aux pauvres une grande partie de ses biens : il les conviait sou­vent à sa table et les servait lui-même, comme étant les membres de Jésus-­Christ. Quoiqu’il menât une vie fort innocente dans le monde, il résolut d’embrasser la vie monastique, mais hors de son pays, de peur d’en être dé­tourné par ses parents et ses amis. Comme il était dans cette pensée, il ren­contra deux ermites Camaldules du désert de Font-Avellane, dont il avait ouï parler ; s’étant ouvert à eux, ils le fortifièrent dans son dessein, et comme il témoigna vouloir se retirer avec eux, ils lui promirent que leur abbé le recevrait. Il leur offrit un vase d’argent pour porter à leur abbé, mais ils dirent qu’il était trop grand et qu’il embarrasserait dans le chemin, et il demeura fort édifié de leur désintéressement. Pour s’éprouver, il passa qua­rante jours dans une cellule semblable à celles des ermites ; puis, ayant pris son temps, il s’arracha des bras des siens et se rendit à Font-Avellane, où, suivant l’usage, on le mit entre les mains d’un des frères, pour l’instruire. Celui-ci, l’ayant mené à sa cellule, lui fit ôter son linge, le revêtit d’un cilice et le ramena à l’abbé, qui le fit aussitôt revêtir d’une cuculle. Pierre s’éton­nait qu’on lui donnât l’habit tout d’abord sans l’avoir éprouvé et sans le lui avoir fait demander ; mais il se soumit à la volonté du supérieur, quoiqu’alors la prise d’habit ne fût point séparée de la profession. Quand il se vit revêtu de l’habit religieux, il fit paraître une si grande ferveur, que tous ceux qui demeuraient avec lui le prenaient pour exemple et réformaient leur conduite sur la sienne, quoiqu’ils fussent déjà fort avancés dans le che­min de la perfection. Il n’eut pas de peine à s’accommoder à toutes les règles qu’on pratiquait dans la sainte maison qu’il avait choisie, quoique la manière de vivre y fût très-austère : car on y jeûnait d’ordinaire quatre jours de la semaine au pain et à l’eau, et les autres jours on ajoutait seule­ment un peu de légumes ; l’usage du vin y était inconnu. En tout temps, on était obligé d’aller nu-pieds au milieu même des déserts remplis d’épines ; les religieux vivaient deux à deux dans des cellules séparées les unes des autres. Ils s’exerçaient jour et nuit dans toutes sortes de saintes pratiques, telles que les macérations corporelles, les adorations, les génuflexions, les prostrations, la psalmodie, les oraisons et autres semblables dont les Saints se sont toujours servis pour entretenir la ferveur de l’esprit, et rendre aussi, de cette manière, le double culte extérieur et intérieur qui est dû à Dieu. 

La coutume des religieux de Font-Avellane était de réciter le Psautier pendant la nuit ; mais Pierre Damien, dont la piété n’avait point de bornes, prévenait le temps ; auquel on éveillait ses frères, pour augmenter ses orai­sons en augmentant ses veilles. L’excès de ses mortifications alla si loin qu’il en devint malade : il fut attaqué d’une insomnie dont il eut beaucoup de peine à guérir. Cette maladie lui apprit par la suite qu’il ne faut pas tou­jours suivre l’ardeur de son zèle et qu’on doit user de discrétion dans les exercices de piété ; mais enfin Dieu lui rendit la santé qu’il n’avait perdue qu’en s’efforçant de lui donner des témoignages d’un plus parfait amour…

Après que cet illustre Solitaire eut passé plusieurs années dans une vie cachée et inconnue, pendant laquelle il acquit de grandes grâces et un grand fonds de doctrine dans la connaissance des saintes Écritures, il plut à la divine Providence de mettre ce beau flambeau sur le chandelier. Son supérieur lui ordonna d’abord de faire des exhortations aux religieux de sa communauté. Il s’acquitta de ce devoir tant de succès et d’applaudissements, que le bruit s’en répandit par tous les monastères voisins : les abbés d’alentour demandaient comme une grâce, au supérieur de Font-Avellane de vouloir bien permettre que ce fervent religieux vînt demeurer pendant quelque temps chez eux, afin qu’il fit part aux autres Solitaires du pain de la parole de Dieu, qu’il annonçait avec tant d’onction et d’éloquence. Il alla en effet, dans les monastères d’alentour distribuer les rares talents Dieu l’avait favorisé, et il n’édifiait pas moins par la sainteté de ses exemples que par la force de ses prédications et de ses discours pleins de zèle. C’est ainsi qu’il demeura deux ans à Pompose, dont le vertueux Guy était abbé.

Le sage supérieur de ce vrai religieux remarquant qu’il n’avait pas moins de prudence et de discrétion dans sa conduite que de doctrine et de vertu, l’établit d’abord économe de l’ermitage ou du monastère où il demeurait ; ensuite il le déclara son successeur ; ainsi, après la mort de ce digne abbé, que Pierre Damien appelait, par respect et par amitié, son maître et son père, il fut obligé de se charger de ce fardeau et de porter le poids du supériorat, pour lequel il avait toujours eu un grand éloignement. Il s’acquitta de tous ses devoirs, en cette nouvelle charge, avec le succès qu’on en pouvait espérer. 

Il entreprenait de pénibles voyages pour aller visiter ceux qui habitaient ces nouvelles solitudes, afin de les soutenir dans la première ferveur qu’il leur avait inspirée ; il recevait une infinité de postulants de tout âge et de toutes conditions, qui se faisaient une gloire et un mérite de mener une vie pénitente et cachée sous la direction d’un si saint personnage. Parmi les disciples d’une vertu éminente qu’il forma et qui devinrent ensuite des lumières de l’Église, on cite saint Rodolfe, évêque de Gubbio (26 juin) ; saint Dominique l’Encuirassé (14 octobre), et saint Jean de Lodi qui a écrit sa vie (7 septembre).

Il avait l’esprit si étendu, et en même temps le cœur embrasé d’une charité si universelle, qu’il ne se contentait pas de pourvoir aux besoins spirituels des monastères qu’il avait établis ; mais il aidait encore, par ses instructions et ses conseils, par écrit et de vive voix, les autres maisons, soit d’hommes, soit de femmes, qui regardaient ses avis comme des oracles et recevaient ses décisions comme venant du Saint-Esprit ; de sorte qu’il devint comme le père commun d’une grande partie de l’Italie.

Les souverains Pontifes ne voulurent pas être privés des admirables conseils d’un homme pour lequel on avait tant d’estime. Tous ceux qui occupèrent le siège de Rome, pendant la vie de Pierre Damien, trouvèrent de grands avantages à avoir des rapports avec lui. Lorsque le schisme des papes Sylvestre III et Jean XX fut éteint, vers l’année 1044, et que Grégoire VI fut légitimement élu, le saint abbé lui écrivit plusieurs lettres : dans l’une d’elles il lui témoigne la joie qu’il avait reçu en apprenant son exaltation au souverain pontificat, et lui fait aussi connaître avec quelle ardeur et quel zèle il doit travailler à rendre à l’Église la paix et sa première splendeur. Baronius croit que cette épître est d’un si grand poids, qu’elle seule peut servir d’un puissant témoignage pour prouver la validité de l’élection de Grégoire VI ; d’autant plus, dit-il, que le saint abbé n’était point d’humeur à avoir de fausses complaisances qui l’engageassent à donner de vaines louanges et à flatter les grands, n’épousant jamais que les intérêts de la vérité, reprenant avec une grande fermeté ceux qui étaient coupables, et se déclarant toujours l’ennemi de ceux qui n’étaient pas dans les intérêts de l’Église. 

Il ne fut pas moins estimé de Léon IX, qui lui adressa de grandes louanges dans une lettre de félicitations sur le zèle qu’il faisait paraître contre les hérétiques. Victor II et Etienne IX entretinrent pareillement une étroite amitié avec ce saint solitaire ; ce fut le pape Etienne qui, ayant découvert une étendue d’esprit et une capacité extraordinaires dans ce vertueux per­sonnage, lui fit offrir l’évêché d’Ostie pour lui donner lieu d’exercer le grand zèle dont il paraissait animé. Le serviteur de Dieu, qui avait une extrême opposition pour toutes les dignités, et qui préférait la douceur de la solitude et l’humble qualité de religieux à tons les titres de grandeurs, aux plus hautes prélatures ecclésiastiques, refusa absolument l’honneur qu’on voulait lui faire. Toute la cour de Rome fit de grandes instances pour lui faire accepter ce qu’on lui offrait.

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Enfin, le Pape lui fit un devoir d’obéir et d’accepter l’évêché qu’il lui donnait ; ce sage Pontife lui mit en même temps l’anneau pastoral au doigt et la crosse en la main ; l’humble abbé n’osa pas résister da­vantage : il se soumit, par pure obéissance, aux volontés de celui qui tenait la place de Jésus-Christ, et il a avoué, depuis, que Dieu lui avait fait connaître, trois ans auparavant, la dignité à laquelle il se voyait élevé (1057).

Il reconnut bientôt le poids de la charge qu’on venait de lui imposer, parce que ses grandes lumières et la foi vive dont il était animé lui en firent voir les obligations aussi grandes qu’elles étaient ; il se défiait beaucoup de ses forces, mais il avait une parfaite confiance en Dieu, espérant recevoir de Jésus-Christ, souverain Pasteur et Lumière de tous les prélats, les secours dont il avait besoin pour bien conduire son troupeau. Il commença donc à prendre un grand soin de l’Église qu’on venait de lui confier ; il se lit donner une connaissance parfaite des affaires de son diocèse ; il n’épargna ni ses biens, ni sa santé, pour se rendre utile à ses enfants, spirituels. Quand il prêchait, il s’accommodait aux jours et aux heures de son peuple : on l’a vu souvent, après avoir supporté de violents accès de fièvre pendant la nuit, se lever de grand matin, pour aller entendre des confessions, ou pour prêcher, ou pour aller chanter des messes solennelles, ou pour faire d’autres sembla­bles fonctions pastorales, qu’il croyait être de son devoir. Il était toujours prêt à sacrifier sa santé et à donner sa vie même pour le salut des âmes qui lui étaient confiées. Ses prédications étaient accompagnées d’une grande onction et soutenues d’une profonde doctrine, qu’il savait tempérer selon la portée de ses auditeurs ; personne ne s’ennuyait de l’entendre, quoique son zèle lui fît quelquefois passer plusieurs heures en chaire.

Ce vigilant Pasteur ne fuyait pas quand il voyait venir le loup : il allait au contraire l’attaquer dans sa retraite et lui donner la mort avant qu’il vînt fondre sur son bercail, retranchant, par le glaive de l’excommunication, ceux qui voulaient introduire des erreurs dans l’esprit de ses diocésains. Il était le fléau des hérétiques, et il savait si efficacement réprimer leur audace et leur témérité, que les autres prélats l’envoyaient prier avec instance de venir à leur secours, pour les aider à dissiper les pernicieuses doctrines qui s’étaient glissées dans leurs églises.

La qualité de cardinal, dont le souverain Pontife l’avait aussi honoré, l’obligea d’étendre son zèle au-delà des limites de son évêché : il regardait les intérêts de tous les pasteurs particuliers comme les siens propres : il exhortait tous les évêques à entretenir une parfaite union dans leurs diocèses ; mais s’il jugeait que la paix fût nécessaire dans les églises particulières, il était bien plus persuadé qu’il fallait qu’il y eût une parfaite intelligence dans le Sacré Collège, qui devait travailler avec le souverain Pontife à la paix de l’Église universelle ; c’est pour cela qu’il ne manqua pas de s’opposer avec générosité aux prétentions de l’antipape Benoit X, qui se fit nommer souverain Pontife, après la mort d’Étienne IX (1058) ; il soutint, avec un zèle incomparable, l’élection légitime de Nicolas II.

Ce fut au temps de ce Pape que l’église de Milan se trouva infectée de deux grands désordres : c’était une chose toute publique et d’un usage commun que d’acheter des bénéfices à prix d’argent ; on n’avait plus d’égard à la capacité ni aux bonnes mœurs qui sont pourtant les seules qualités dont il faille tenir compte, selon les saints Canons, dans la distribution des bénéfices : on achetait même l’ordination ; l’autre désordre était que les prêtres, foulant aux pieds la sainteté de leur état et les lois ecclésiastiques, osaient contracter des mariages avec autant de pompe et d’éclat que les séculiers.

Une grande division s’éleva dans l’église de Milan, entre le clergé et le peuple, à l’occasion des scandales dont nous venons de parler. Les Milanais, cherchant le remède à ces maux, eurent recors au pape Nicolas II. Le souverain Pontife jeta les yeux sur le prudent prélat, Pierre Damien : il l’envoya sur les lieux. Il y fut reçu du peuple comme un ange envoyé du ciel ; mais, quand il eut déclaré le sujet de sa légation, le clergé, dont les membres malades ne voulaient pas recevoir de guérison, s’éleva insolemment contre les desseins de ce sage médecin ; les chefs les plus intéressés du parti blâmèrent le remède dont il voulait se servir et publièrent partout que l’église de Milan ne devait pas être soumise aux lois de l’Église romaine, qu’ils ne faisaient que ce que leurs prédécesseurs avaient fait, et que l’église que saint Ambroise avait autrefois gouvernée ne devait rendre raison de sa conduite à personne.

Le saint Légat usa de sa prudence ordinaire dans une affaire de cette importance, où il était question de faire revenir de plein gré des esprits égarés, pour les remettre dans la voie du salut ; il leur fit connaître par un grand nombre de puissantes raisons qu’elle était l’étendue de l’autorité du Saint-Siège, sur toutes les églises ; il leur prouva clairement le pouvoir qu’il avait de réformer les mœurs et la doctrine de ses enfants quand il avait raison de le faire, et il les fit tomber d’accord qu’ils étaient dans l’erreur et hors de la voie du salut. Il y eut d’autres difficultés bien plus grandes à surmonter pour appliquer le remède convenable à tant de maux ; mais la Sagesse divine lui suggéra des moyens pour y bien réussir, et, après avoir fait ce que les circonstances du temps et les saints Canons de l’Église exigeaient en pareil cas pour mettre ordre aux dérèglements présents, il s’attacha avec plus de soin à pourvoir à l’avenir. Pour cet effet, il fit souscrire l’archevêque et tous ses officiers à une déclaration en bonne forme, par laquelle ils protestaient de bonne foi qu’ils n’exigeraient plus jamais rien dans la collation des bénéfices en quelque manière que ce fût ; ils jurèrent sur les saints Évangiles qu’ils ne violeraient jamais la parole qu’ils donnaient : de plus, le saint Prélat imposa une pénitence à tous ceux qui étaient évidemment en faute, et en­suite il les réconcilia avec l’Église ; il observa, en toute cette affaire, de n’ad­mettre et de ne conserver aucun de ceux qui étaient convaincus de n’avoir ni la capacité, ni les bonnes mœurs requises pour se bien acquitter de leur office : c’est ainsi que ce sage Prélat remédia à deux des plus grands maux qui puissent s’introduire dans l’Église.

Les affaires importantes auxquelles les souverains Pontifes l’employaient ne l’empêchaient pas de s’occuper continuellement des pratiques de la cha­rité envers les pauvres : il pourvoyait avec une grande exactitude à tous leurs besoins, il faisait donner des vêtements à ceux qui étaient nus, et distribuer du pain à ceux qui n’avaient pas de quoi s’en procurer ; il allait visiter les malades dans les hôpitaux ; il lavait tous les jours les pieds à douze pauvres qu’il choisissait dans la multitude de ceux qui venaient entourer son palais épiscopal pour en recevoir la charité ; il faisait dresser des tables en sa maison pour leur donner à manger ; aux uns il donnait des sommes d’argent ; aux autres il fournissait des meubles pour leur pauvre logement, et à d’autres il donnait ce qu’il voyait leur être le plus nécessaire pour le moment présent. Sa charité ne se bornait pas à soulager seulement ceux qui étaient dans la ville : il entrait dans les besoins extrêmes des pauvres de la campagne, que l’infirmité ou la nécessité empêchait de venir lui représenter leurs misères ; il envoyait, à cet effet, dans les villages, une personne craignant Dieu, pru­dente et choisie de sa main, à laquelle il confiait et ses aumônes et ses intentions, qui étaient de distribuer avec discrétion, à chaque famille, ce qui lui serait nécessaire ; ainsi les pauvres trouvaient, dans la personne de ce bon Pasteur, les secours qu’ils auraient pu attendre d’un véritable père.

Il exerçait les devoirs de charité dans les lieux où il passait, en faisant ses voyages, comme dans sa ville épiscopale et dans son propre diocèse ; il exhortait même les personnes riches qui l’entouraient à se laisser toucher de compassion, voyant la misère des pauvres, et il se servait fort à propos de la force de son éloquence pour leur persuader qu’ils étaient obligés de partager les biens qu’ils possédaient en abondance, avec ceux que la divine Providence en avait dépourvus, afin qu’ils pussent exercer leur charité et gagner le ciel par ce moyen ; mais si ce vigilant Prélat avait tant de soin de pourvoir aux besoins de ceux qui étaient pauvres par nécessité, il n’avait pas moins de bienveillance pour les pauvres volontaires, c’est-à-dire pour ceux qui, ayant pu posséder des biens dans le monde, s’en étaient privés volontairement pour suivre les conseils salutaires de Jésus-Christ dans la retraite ; il les regardait comme les véritables pauvres et leur faisait de grandes aumônes, pour leur faciliter les moyens de servir Dieu plus tran­quillement dans leur solitude.

L’Église jouissait alors d’une assez grande paix ; mais elle fut traversée par les intrigues ou l’ambition de Cadaloüs, évêque de Parme, qui, à la mort du pape Nicolas II, se fit déclarer souverain Pontife, par cabale, disputant ainsi ouvertement la première dignité de l’Église avec Alexandre II, élu selon les saints Canons. Pierre Damien eut, en cette rencontre, une nou­velle occasion de faire paraître l’affection qu’il avait pour le Saint-Siège ; il écrivit à l’antipape deux lettres extrêmement fortes, dans lesquelles il lui fait voir l’excès de son ambition, le scandale qu’il causait dans toute l’Église et le crime dont il se rendait coupable ; il le menace, avec une fermeté apostolique, des foudres prochaines de la vengeance de Dieu, le souverain Juge ; il écrivit aussi au roi de Germanie, Henri IV, qui soutenait cet anti­pape : il l’exhorte à contribuer, en tout ce qu’il pouvait, à rendre la paix à l’Église ; il adressa aussi des lettres à saint Annon, pour lors archevêque de Cologne, auquel il donne de justes louanges, pour s’être déclaré contre Cadaloüs et l’avoir frappé des anathèmes ecclésiastiques ; il exhorte enfin le prince Henri, dont nous venons de parler, à terminer entièrement la cause par la convocation d’un Concile, qu’il devait procurer pour cet effet.

Ce Concile fut assemblé : on y fit, devant l’empereur, une savante enquête sur l’affaire en question ; l’illustre cardinal Pierre Damien y prit une grande part, et tout le Concile lui donna une approbation si universelle, que l’antipape fut condamné et l’élection d’Alexandre II approuvée.

Au milieu de ces grandes affaires, il faisait de fréquentes réflexions sur la douceur de la solitude, et soupirait après cet heureux repos dont il jouissait autrefois dans les déserts qu’on lui avait fait quitter ; il fit fit connaître à Alexandre, qui tenait alors paisiblement le siège de Rome, l’inclination qu’il avait à se retirer, alléguant, pour obtenir cette grâce, son âge avancé, ses infirmités, toutes ses forces diminuées et beaucoup d’autres raisons que sa piété et le désir de sa solitude lui diminuées firent et exposer. Il obtint enfin de ce Pontife, quoiqu’avec grande peine, ce qu’il n’avait pu obtenir de Nicolas II, son prédécesseur. L’histoire, néanmoins, remarque qu’il demeura toujours évêque d’Ostie et cardinal, et qu’il ne fut déchargé que des grands soins et des charges de ces hautes dignités.

Il alla dont retrouver ses religieux dans le désert, au monastère de Font-Avellane : il y demanda la plus pauvre de toutes les cellules ; il jeûnait presque tous les jours au pain et à l’eau ; le pain dont il usait n’était fait que de son ou d’orge ; il ne voulait boire que de l’eau à demi corrompue et exposée longtemps à l’air ; le plat ordinaire, dans lequel cet humble cardinal mangeait, était le même que celui où il lavait les pieds aux pauvres ; il couchait sur des planches fort dures et quoique son corps, exténué par une infinité de travaux, fût encore chargé et entouré de cercles de fer construits à sa manière, il ne laissait de prendre tous les jours la discipline et de se meurtrir le corps, avec des instruments très-austères, que l’esprit de pénitence lui faisait inventer.

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Quand il faisait des exhortations à ses religieux au Chapitre, et qu’il les avait repris de leurs fautes, il descendait lui-même de son siège, et, se prosternant humblement par terre, il s’accusait de toutes ses imperfections ; ensuite, ne croyant pas que l’exercice de la flagellation fût une action indigne des qualités qu’il portait, puisque Jésus-Christ lui-même, le premier et le plus grand modèle de toute perfection, avait bien voulu la souffrir sur son saint corps, il se châtiait très sévèrement en présence de ses religieux, par ce genre de mortification qui a été d’un si fréquent usage parmi les saints.

Après cette rude et humiliante pratique de pénitence, qui était un puissant exemple pour ranimer ses religieux à la vertu, on voyait ce vénérable prélat se relever de la posture humiliée qu’il avait prise, et aller se remettre en sa place où il continuait à donner des avis salutaires, tantôt en général et tantôt en particulier, faisant toucher du doigt les fautes journalières où chacun tombait, bien persuadé que, sans ce détail, les exhortations et les réprimandes demeurent sans effet.

Il disait à ses disciples qu’il était à propos de bien connaître ses forces pour savoir ce qu’on pouvait faire pour le ciel, et qu’il était malséant, à un soldat de Jésus-Christ, d’ignorer jusqu’où il pouvait avancer dans le chemin de la vertu et dans les voies de la pénitence et de la mortification, d’autant que l’on peut souvent beaucoup plus faire qu’on ne se l’imagine.

Plus ce fervent prélat approchait de sa fin, plus il voulait augmenter le nombre de ses mortifications. Il passait, sur la fin de sa vie, les saintes quarantaines, sans user d’autre aliment que d’un peu d’herbes cuites et à l’eau ; il ne prenait même aucune nourriture pendant les trois jours qui précé­daient le Carême. On croit que ce fut lui qui inspira de prendre le vendredi de la semaine pour honorer d’une manière spéciale le mystère de la Croix et de la Passion du Sauveur, qui mourut en ce jour : il exhortait à observer le jeûne ce jour-là et à faire quelque mortification corporelle en mémoire des douleurs que Jésus-Christ avait souffertes pour nous ; cette dévotion, qui s’observe assez communément encore aujourd’hui, fut approuvée d’abord du ciel par quelques événements que l’on croit miraculeux, et ensuite par l’usage commun de tous les fidèles.

Lorsque le saint Cardinal dont nous parlons jouissait ainsi du bonheur de la retraite, et qu’il cachait avec bonheur l’éclat de la pourpre sous les voiles d’une profonde humilité et d’une austère pénitence, le souverain Pontife, qui avait tant de fois connu, aussi bien que ses prédécesseurs, la grande expérience qu’il avait pour le maniement des affaires les plus consi­dérables et les plus épineuses, le nomma pour aller en France en qualité de légat apostolique. Il obéit aveuglément à cet ordre, et se mit en chemin ; il se rendit d’abord à l’abbaye de Cluny, où on l’attendait pour régler de grandes affaires ; ensuite, poursuivant son chemin, il visita les archevêques de Reims, de Sens, de Tours, de Bourges et de Bordeaux, pour terminer, dans tous ces diocèses, des difficultés et des différends dont on avait prié le souverain Pontife d’être le juge. S’étant parfaitement acquitté de toute sa mis­sion en France, il prit le chemin de l’Allemagne pour aller réconcilier le roi Henri IV avec Berthe, son épouse, que ce prince voulait répudier ; il s’opposa, avec une grande fermeté, à cette séparation : il déclara au roi qu’il userait contre lui de la sévérité des saints Canons de l’Église, si ce monarque pour­suivait son entreprise : il menaça des censures ecclésiastiques l’évêque de Mayence, qui avait promis d’acquiescer à cette séparation ; enfin, il dit au roi qu’il ne le jugeait pas digne de la couronne de l’empire, qu’Henri espérait bientôt recevoir, s’il donnait un si mauvais exemple à ses sujets, et s’il causait un si grand scandale parmi tous les peuples. Dieu donna une si grande béné­diction à la juste sévérité du saint Légat, que tous les princes de l’empire et le roi même se désistèrent du dessein qu’on avait formé ; Henri conserva son épouse, et il en eut un prince qui devint son successeur.

L’impératrice Agnès, mère d’Henri, prit le saint Cardinal pour directeur de sa conscience, et elle lui fit une confession de tous les péchés de sa vie depuis sa plus tendre jeunesse. Comme elle avait un peu favorisé le parti de l’antipape Cadaloüs, elle alla à Rome implorer le pardon de sa faute sur les saints tombeaux des Apôtres : elle retourna ensuite en Allemagne ; mais, comme elle avait commerce de lettres avec le pieux Cardinal dont nous par­lons, il lui persuada, pour de bonnes raisons, de venir à Rome : ce qu’elle exécuta, et elle y finit sa vie en odeur de sainteté.

L’histoire du célèbre personnage dont nous décrivons la vie fait encore mention de quelques autres légations dont le Saint-Siège l’honora ; il se transporta en la ville de Florence, pour détruire l’hérésie des Simoniaques qui causaient d’extrêmes désordres en cette église, et pour éteindre en même temps un grand schisme qui était arrivé entre le peuple et le clergé ; toutes ces affaires furent heureusement terminées dans un concile de plus de cent évêques, tenu à Rome, contre les Simoniaques, à la sollicitation du grand Prélat qui en avait fait connaître la nécessité au pape Alexandre II.

Enfin, la dernière action qui couronna tous les travaux du célèbre cardinal, fut la légation dont le Pape le chargea pour Ravenne, afin d’y réconcilier le peuple qui avait voulu soutenir injustement jusqu’alors l’archevêque excommunié pour de grandes raisons. Cet infatigable pasteur accepta cette mission, quoiqu’il fût dans un âge fort avancé, et qu’il ne lui fût plus aisé de faire des voyages ; comme il était de Ravenne et qu’il se souvenait qu’il avait reçu la vie et le baptême en cette ville : il se faisait un plaisir d’aller rendre un bon office à cette église, en reconnaissance de la qualité d’enfant de Dieu qu’il y avait reçue.

Il réussit dans cette affaire comme dans toutes les autres ; il réconcilia le peuple après lui avoir fait voir son erreur ; il rendit la paix à la ville et à tout le diocèse, il reçut mille bénédictions d’un si bon office, et, après s’être heureusement acquitté de cette dernière mission, il reprit le chemin de Rome. Mais le temps auquel Dieu avait résolu de récompenser ses travaux étant arrivé, il fut attaqué d’une fièvre ardente dans le chemin proche de la ville de Faënza, qui n’est éloigné que d’une demi-journée de Ravenne d’où il était parti ; il fut reçu avec une extrême joie par les religieux d’un monastère dédié à la Sainte Vierge, lequel était situé aux portes de la ville. Il fit paraître en sa maladie tous les actes de vertu qu’on pouvait attendre d’un homme qui vivait depuis si longtemps dans les exercices continuels de la charité, neuvième, de la pénitence et de l’oraison ; il ne fut malade que neuf jours, et le neuvième, qui était le jour de la fête de la Chaire de Saint-Pierre, il se fit réciter devant lui tout l’office de cette fête, par une dévotion spéciale qu’il avait au prince des Apôtres ; et, après avoir ainsi satisfait sa piété et avoir mis ordre à tout ce que la sagesse et la charité exigeaient de lui en cette extrémité, il rendit paisiblement sa belle âme à Dieu, le 23 février de l’année 1072.

Iconographie

On a représenté saint Pierre Damien : 1°) avec une discipline à la main pour exprimer l’ardeur avec laquelle il s’adonnait à la mortification ; 2°) sous les costumes divers de cardinal, d’ermite et de pèlerin ; dans ce dernier cas on lui met un diplôme ou une bulle à la main pour rappeler les diverses légations dont il fut chargé par les Papes. Il est le patron de Fonte-Avellane et de Faenza. On l’invoque contre les maux de tête, probablement en sa qualité d’homme d’étude