La Vie des Saints

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D’après les Bollandistes, le père GIRY, les propres des diocèses et tous les travaux hagiographiques. Vies des Saints de l’Ancien et du Nouveau Testament, des Martyrs, des Pères, des Auteurs Sacrés et ecclésiastiques, des Vénérables, et autres personnes mortes en odeur de sainteté.

Histoire des Reliques, des pèlerinages, des Dévotions populaires, des Monuments dus à la piété depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’hui.

Histoire des Saints, des Reliques, des pèlerinages, des Dévotions populaires, des Monuments dus à la piété depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’hui.

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Saint Léon IX

À Rome, saint Léon IX, pape, remarquable par la gloire de ses vertus et de ses miracles. ✞ 1054.

Hagiographie

Hugues, père de Drunon, quarantième évêque de Toul, et plus tard Pape sous le nom de Léon IX, était comte du Nordgau ou de la Basse-Al­sace, cousin-germain de l’empereur Conrad le Salique, car Adélaïde, mère de Conrad, et Hugues, père de Brunon, étaient enfants de deux frères.

Heilvige, sa mère, était fille unique et héritière de Louis, comte de Dachs­ bourg. De même que le comte, son époux, elle parlait, avec une égale facilitée, le latin et l’allemand. Pendant la guerre que se firent Thierry, évêque de Metz, et Henri II, beau-frère d’Heilvige, après avoir eu la précaution de fortifier les villes et les châteaux qu’elle possédait dans le pays, comme Sar­rebourg, Sarralbe, Hornestein, Turkestein, Vervestein, Girabalde et surtout Dabo, cette princesse se retira dans l’abbaye de Moyen moutier. Elle y découvrit les corps de saint Lazare et de sainte Aza qui y étaient demeurés cachés depuis les courses des Hongrois, c’est-à-dire pendant quatre-vingt-dix ans. On raconte que malgré ses jeûnes et ses austérités, Heilvige était d’une obésité telle, qu’elle pouvait à peine se remuer, et que, pour la transporter d’un lieu en un autre, il la fallait placer sur une espèce de petit char. Une telle infirmité l’incommodait fort et surtout alarmait sa pudeur. Aussi demanda-t-elle à Dieu de tomber dans un état de maigreur suffisant pour qu’une femme seule la pût ensevelir et mettre au tombeau. Cette prière fut exaucée.

Arrivée au terme de sa carrière, elle distribua aux pauvres ce qui lui restait de biens, reçut avec une grande piété l’Extrême-Onction et le Saint Viatique, puis tomba dans une syncope où elle demeura longtemps, sans parole et sans respiration. Ayant repris connaissance, cette bonne princesse consola toutes les personnes qui l’entouraient, puis les pria de se retirer, ne retenant, à ses côtés, que le comte Hugues, son époux, et l’abbesse de Woffenheim (canton de Colmar). Elle les pria de retrancher de ses obsèques toute superfluité et de donner aux pauvres ce qu’ils y auraient dépensé, afin qu’elle pût retourner dans le sein de la terre aussi nue qu’elle était sortie du sein de sa mère. Le comte le lui promit et l’exécuta religieusement.

Saint Léon naquit le 21 juin de l’an 1002, au château d’Eguisheim ou Egesheim en Alsace, selon les uns, et selon d’autres à Woffenheim. Wibert, auteur contemporain, le fait naître aux extrémités de l’Alsace ; et comme cette désignation ne peut convenir ni à l’un ni à l’autre de ces deux endroits, il est plus probable que Brunon prit naissance au château de Dabo ; c’est d’ailleurs la tradition constante du pays. Son corps parut tout d’abord couvert de petites croix rouges, qui furent regardées comme un présage de sa sainteté et de son élévation future. Une particularité aussi remarquable détermina sa mère à l’allaiter elle-même, et à se charger du soin de sa première éducation. On raconte que la mère de Brunon ayant acheté un très-beau psautier, écrit en lettres d’or, le mit entre les mains de ce fils pour qu’il y apprît les psaumes. L’enfant qui, d’autre part, avait une grande facilité d’intelligence et de mémoire, ne pouvait ni retenir ni comprendre ce qu’il lisait en ce riche volume. Heilvige jugeant que cette difficulté provenait de quelque cause extraordinaire, mais ignorée, se mit en recherches ; elle finit par apprendre que ce psautier, primitivement la propriété de l’empereur ou du roi Lothaire, avait appartenu à l’abbaye de Saint-Hubert. La pieuse dame, accompagnée de Brunon, reporta elle-même le livre à l’abbaye, et lui adjoignit un sacramentaire d’une rare beauté.

Saint Léon IX

Fête saint : 19 Avril

Présentation

Titre : Pape
Date : 1002-1054
Pape : Saint Léon IX
Empereur : Henri II ; Conrad le Salique ; Henri III

Son corps parut tout d'abord couvert de petites croix rouges, qui furent regardées comme un présage de sa sainteté et de son élévation future. Une particularité aussi remarquable détermina sa mère à l'allaiter elle-même, et à se charger du soin de sa première éducation. On raconte que la mère de Brunon ayant acheté un très-beau psautier, écrit en lettres d'or, le mit entre les mains de ce fils pour qu'il y apprît les psaumes. L'enfant qui, d'autre part, avait une grande facilité d'intelligence et de mémoire, ne pouvait ni retenir ni comprendre ce qu'il lisait en ce riche volume. Heilvige jugeant que cette difficulté provenait de quelque cause extraordinaire, mais ignorée, se mit en recherches ; elle finit par apprendre que ce psautier, primitivement la propriété de l'empereur ou du roi Lothaire, avait appartenu à l'abbaye de Saint-Hubert. La pieuse dame, accompagnée de Brunon, reporta elle-même le livre à l'abbaye, et lui adjoignit un sacramentaire d'une rare beauté.

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Auteur

Mgr Paul Guérin

Les Petits Bollandistes - Vies des Saints - Septième édition - Bloud et Barral - 1876 -
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Le jeune Brunon n’avait que cinq ans lorsque sa mère le mit entre les mains de Bertold, évêque de Toul et troisième successeur de saint Gérard, pour l’instruire dans les arts libéraux et les lettres. Sous le gouvernement éclairé de Bertold, la ville de Toul était devenue une école plus florissante que jamais, où affluaient les enfants des nobles, et où le jeune Brunon trouva deux de ses cousins, l’un fils du duc de Lorraine, l’autre du duc de Luxembourg. Ils s’appelaient Adalbéron tous les deux. Le premier mourut jeune encore ; le second, qui devint depuis évêque de Metz, joignait à l’étude des sciences la pratique des vertus, la mortification, les jeunes, les veilles. Il fut le précepteur particulier de son cousin Brunon, comme étant plus avancé en âge et dans les études. Unis par les liens du sang et de l’amitié, les deux cousins faisaient des progrès merveilleux. Ils étudièrent d’abord ce que l’on nommait dans ce temps le Trivium, qui comprenait la grammaire, la rhétorique et la dialectique ; ils se distinguèrent en prose et en vers, s’exercèrent même à plaider et à juger des causes. Ils étudièrent ensuite, avec non moins de succès, le Quadrivium, c’est-à-dire l’arithmétique, la musique, la géométrie et l’astronomie. Le progrès dans les sciences n’empêchait point le progrès dans la piété.

Aucun souffle impur ne ternit l’innocence baptismale de notre Saint, ni la pureté de son âme blanche comme un lis à peine éclos : il se distingua particulièrement par ses progrès dans l’art musical. Dans le silence et la paix d’une âme pure règne une harmonie perpétuelle. Aussi la musique n’a pas de sanctuaire plus délicieux qu’un cœur chaste, et d’accords plus doux que ceux de l’innocence et de la vertu. 

Etant allé voir ses parents au château d’Eguisheim, il fut affligé d’un accident qui faillit le conduire au tombeau. S’étant retiré dans un appartement pour y passer la nuit, il dormait d’un sommeil profond, lorsqu’un crapaud lui monta sur le visage et s’y attacha pour le sucer. Ce vilain animal lui jeta son venin, qui bientôt se répandit dans le sang du jeune homme. La douleur ayant éveillé Brunon, il sauta du lit, appela du secours, et d’un mouvement de main arracha le hideux batracien qu’il jeta sur le lit, mais qu’en vain cherchèrent les domestiques accourus. Son visage, sa gorge, sa poitrine s’enflèrent extraordinairement : le mal résista à la puissance des remèdes, retint, pendant deux mois, le patient entre la vie et la mort, surtout les derniers huit jours qu’il ne put articuler une seule parole. Ses parents désolés en avaient fait à Dieu le sacrifice : mais le Seigneur, satisfait de cette soumission à ses décrets, ne voulut pas davantage éprouver leur tendresse si chrétienne et si légitime ; il renvoya la santé au jeune Brunon d’une manière soudaine et miraculeuse. Une nuit, il crut voir saint Benoît tenant à la main une croix, qu’il lui appliquait sur la bouche, puis sur les parties du corps les plus enflées, et qui ayant comme amassé, avec le bout de cette croix, toutes les mauvaises humeurs derrière l’oreille, disparut. Brunon, pendant cette vision, se sentait parfaitement éveillé ; il se trouva incontinent beaucoup mieux. Au bout de quelques jours, l’a posthume s’ouvrit derrière l’oreille, jeta beaucoup de pus et bientôt le malade fut radicalement guéri. Il attribua son rétablissement, après Dieu, à l’intercession de saint Benoît ; aussi, dès ce moment, il eut en singulière estime l’état monastique et, bien que rien ne prouve que Brunon ait jamais porté l’habit religieux, on suppose qu’il embrassa la vie du cloître, peut-être dans l’abbaye de Saint-Epvre de Toul. Peu de temps avant sa mort, en effet, il prononça ces paroles :

« Il y a longtemps que j’ai vu la cellule où j’ai demeuré étant moine, changée en de vastes palais ; et il me faut rentrer maintenant dans la demeure étroite du tombeau ».

Dans une charte donnée à l’abbaye de Saint-Epure, en 1030, il dit avoir été associé aux religieux de cette abbaye avant son élévation à l’épiscopat ; et, depuis cette époque, leur avoir rendu tous les services possibles, en retour desquels il en avait obtenu qu’ils fissent mémoire de lui à toutes les heures de l’office, pendant tout le temps de sa vie Après la mort de l’évêque Berthold, arrivée en 1018 ou 1019, Brunon, revenu à Toul, continua sa résidence en cette ville, près de l’évêque Her­man pour lequel il professa tous les sentiments d’obéissance, de soumission et de respect qu’il avait manifestés à son prédécesseur. Le Prélat, de son côté, eut pour ce clerc si distingué toute l’affection d’un père ; il l’ordonna diacre et s’édifiait du genre de vie qu’il avait adopté. Brunon, en effet, partageait son temps entre la prière et l’étude ; il employait ses heures de loisir à l’instruction des pauvres, à la visite des hôpitaux, à la composition d’hymnes sacrées et de leurs airs en musique. C’est principalement à la fermeté et à l’autorité de Brunon, qu’Herman dut le maintien de la vie commune et canonique rétablie dans le cloître de la cathédrale de Toul, par les soins de son prédécesseur.

Les parents de Brunon, désirant le faire connaître à l’empereur Conrad le Salique, leur parent, l’envoyèrent à sa cour. Il y acquit bientôt l’affection du souverain et la considération des courtisans. La faveur dont il devint l’objet ne lui fit point oublier l’humilité chrétienne, et quoique, par sa naissance, il pût prétendre aux plus hautes dignités ecclésiastiques, il ne songea qu’à se maintenir dans une heureuse obscurité.

Conrad dut aller en Lombardie, en 1024, pour réduire la ville de Milan qui s’était révoltée. Brunon, encore diacre, fut prié par l’évêque Herman d’accompagner l’empereur à cette expédition, et d’y conduire les troupes que l’Église de Toul était obligée de fournir en cette occurrence ; l’âge et les infirmités ne permettant plus au Prélat de se placer lui-même à la tête de ses vassaux. Brunon s’acquitta de cette mission comme aurait fait un vieux guerrier : pourvoyant à tout, conduisant sa troupe avec une sagesse qui lui acquit l’estime de toute l’armée, et trouvant le secret d’allier la bravoure et la ponctualité militaires, à la fidélité aux obligations pieuses de son saint état.

Pendant ce temps mourut l’évêque Herman (1er avril 1026). Aussitôt après que les derniers honneurs eurent été rendus à sa dépouille mortelle, le clergé et le peuple de Toul jetèrent les yeux sur Brunon pour le remplacer. Ils députèrent vers l’empereur les deux chanoines Norbert et Liétard, pour lui représenter quel besoin ils avaient d’un évêque dont la naissance, le crédit et la sagesse pussent les garantir des exactions et des pillages auxquelles ils étaient continuellement exposés ; que le diocèse de Toul étant situé sur les frontières des trois royaumes de France, de Bourgogne et d’Allemagne ; que le roi de France en particulier, cherchant par tous les moyens à se mettre en possession de la ville de Toul, ils conjuraient l’empereur de leur accorder Brunon, son parent, diacre de leur Église, également désiré par le clergé, par le peuple de la ville et de la campagne, ainsi que par les évêques de la province. Ils ajoutèrent que ce candidat ayant été élevé chez eux, ils avaient, selon les canons, le droit de le demander pour chef spirituel et qu’il y aurait une sorte d’injustice à le leur refuser.

Ils écrivirent en même temps à Brunon, qui était encore en Lombardie, pour le prier, au nom de tout le diocèse, de ne pas rester insensible à leurs vœux, et de ne pas délaisser une Église pauvre, pour une plus riche que l’on ne manquerait pas de lui proposer. Le vertueux diacre ne put résister aux sollicitations dont il était l’objet, et la peinture si triste qu’on lui fit de l’état de l’Église de Toul, fut précisément le motif qui le détermina à la prendre pour épouse et à lui consacrer ses forces et ses talents. Il fit arriver à l’empereur les lettres qu’il avait reçues, de la part du clergé toulois, la résolution à laquelle il s’était arrêté et la raison principale de son acquiescement. Conrad aurait voulu conserver auprès de lui un homme du mérite de Brunon, qu’il se proposait d’élever aux plus hautes dignités de l’Église et de l’Empire ; mais touché du désintéressement et de la modestie du jeune diacre, il ne put retenir ses larmes et se crut obligé de prêter les mains à la promotion qu’avaient sollicitée les députés de la ville de Toul.

Brunon n’eut pas plus tôt reçu la permission de quitter l’armée, qu’il remit le commandement de ses troupes à un lieutenant, et prit le chemin de sa nouvelle résidence, où il arriva heureusement, après avoir évité diverses embûches que les réfractaires de Lombardie lui avaient dressées sur son chemin jusqu’en deçà des Alpes.

Il fut reçu à Toul, le jour de l’Ascension, dix des calendes de juin (23 mai) de l’année 1026, par le clergé et par la première noblesse du pays, aux acclamations de tout le peuple, puis aussitôt intronisé dans sa cathédrale, suivant les formes canoniques, par Théodoric, évêque de Metz, son cousin. 

Quoiqu’il ne fût pas encore sacré, Brunon mit la main à l’œuvre sans aucun retard, et remplit toutes les fonctions de pasteur qui ne se rattachent pas à l’ordination. Il donna tous ses soins à la guérison des maux occasionnés à son diocèse par la guerre et par sa position topographique qui l’exposait à devenir à chaque instant la proie des troupes du prince voisin, le plus ambitieux ou le plus entreprenant. Il n’apporta pas moins de zèle au rétablissement de la discipline monastique qui ne s’était guère maintenue dans toute sa ferveur qu’en l’abbaye de Saint-Epure de Toul. Il déposa l’abbé de Saint-Mansuy qui, négligeant le salut des âmes, ne songeait qu’à vivre en grand seigneur et à augmenter son -domaine. Il confia le soin de ce monastère à Widric, prieur de Saint-Epue, qui ne tarda pas à y introduire une édifiante réforme.

L’empereur apprit avec joie les heureux commencements de l’épiscopat de Brunon : il fit demander à ce digne parent de différer la cérémonie de son sacre jusqu’à Pâques de l’année suivante 1027 ; qu’alors ils se rendraient à Rome, de compagnie, pour y recevoir de la main du Pape, l’un, la couronne impériale, l’autre, la consécration épiscopale. Mais le nouveau Prélat, peu sensible à ces sortes d’honneurs, alla trouver Conrad et le pria de consentir à ce qu’il se fît sacrer par l’archevêque de Trêves, afin que ce Prélat ne pût donner une interprétation fausse à un voyage à Rome et considérer la consécration, en cette ville, de l’un de ses suffragants, comme une atteinte portée à son autorité. L’empereur eut peine à souscrire à de tels motifs ; il céda cependant, et Brunon se rendit à Trêves, pour y recevoir la consécration des mains de son métropolitain.

Un incident fort inattendu fit différer de quelques mois la cérémonie. Avant de la commencer, le Prélat consécrateur voulut, en conséquence d’une ordonnance toute récente et qu’il avait publiée de son autorité privée, obliger Drunon de signer un acte par lequel il s’engagerait, en tant que suffragant, à ne rien entreprendre sans son ordre et sa volonté. L’évêque de Toul, regardant celle prétention comme attentatoire à la liberté de l’épiscopat, refusa formellement d’y souscrire et fit de respectueuses remontrances à Poppon ; mais cet archevêque ne voulant relâcher quoi que ce soit du droit d’inspection qu’il s’était adjugé, Brunon revint à Toul et sa consécration n’eut pas lieu. L’empereur, informé de cette difficulté, fit venir à sa cour, qu’il tenait à Worms, le métropolitain et le suffragant, et décida le premier à se désister d’une exigence outrée. Brunon, de son côté, voulut bien promettre qu’il n’entreprendrait rien de considérable dans les affaires de son Église, sans avoir pris le conseil et l’avis de l’archevêque. Alors la consécration de l’évêque de Toul se fit, le 9 septembre de l’an 1026, et depuis les deux Prélats vécurent toujours en parfaite intelligence. 

Brunon était un des hommes les mieux faits et les plus polis de son siècle. II savait parfaitement la musique, et se servait volontiers de ce talent pour composer des hymnes et des répons dont les pieux moines des Vosges, ses amis, lui faisaient les paroles. Il n’était pas moins habile dans les autres arts et dans les sciences et passait, à bon droit, pour l’un des plus savants hommes de son siècle. Mais, remarque l’auteur de sa vie, il semblait faire peu de cas de ces avantages que, du reste, il tournait si bien à l’honneur de la religion ; il était plus grand Prélat encore dans l’Église de Jésus-Christ, que grand homme de lettres dans le monde. Son humilité faisait le sujet de l’admiration de ceux qui connaissaient ses talents. Il y joignait une patience merveilleuse en tout ce qu’il avait à souffrir des esprits difficiles et des pécheurs obstinés, une politesse exquise et une douceur inaltérable qui, heureusement harmonisées avec un air grand et majestueux, gagnaient tout le monde et en même temps commandaient le respect. II était bienfaisant et charitable, jusqu’à se réduire à l’indigence pour en retirer les autres. Il pratiquait une continuelle pénitence par des austérités secrètes, répandait ses prières devant le Seigneur avec les sentiments d’une vive componction, et ne montait jamais au saint autel, pour y offrir nos adorables mystères, sans verser des larmes aussi abondantes qu’affectueuses.

L’ennemi des hommes ne put envisager un serviteur de Dieu si parfait, sans essayer de l’ébranler par l’affliction. Mais, pour le juste, la tribulation devient le principe de toute patience, et la patience, à son tour, enfante pour lui la perfection. Le saint Évêque vit donc surgir contre lui des ennemis de différents côtés. Les uns essayèrent de rendre sa fidélité suspecte à l’empereur, et de ruiner le crédit dont il jouissait à la cour ; d’autres travaillèrent à le brouiller avec les seigneurs de son voisinage, et ils réussirent particulièrement avec Eudes, comte de Champagne. Brunon se conduisit, en de telles circonstances, avec toute la prudence du serpent jointe à la simplicité de la colombe ; et pour ce qui le regardait personnellement, il n’opposa jamais que la patience aux plus injustes procédés. Robert, roi de France, ayant formé le dessein de se rendre maître de la Lorraine, voulut entrer en ce pays, dès le commencement du règne de Conrad le Salique, et avant que ce prince eût pu s’affermir sur le trône ; l’empereur envoya Brun on en France, avec le titre d’ambassadeur, et le chargea de traiter avec Robert un accord honorable, entre le royaume et l’empire. Le saint diplomate s’acquitta de sa mission avec tant de sagesse et de dignité, qu’il s’attira l’estime et le respect de tous les Français ; il rétablit entre Conrad et Robert une harmonie si parfaite que, pendant tout le temps que vécurent encore ces deux princes, clic ne fut jamais troublé, et qu’après leur mort, les effets en subsistèrent même sous le règne de leurs successeurs.

Raoul III, roi de Bourgogne, étant décédé sans enfants, en 1034, ceux de Gisèle et de Gerberge, ses deux sœurs, prétendirent à la succession. Conrad le Salique avait épousé Gisèle, fille de Gerberge, et Eudes ; comte de Champagne, s’était marié à l’autre héritière. Ce dernier, étant plus à portée de l’objet de sa convoitise, s’empara d’abord de plusieurs forteresses ; mais vaincu par les armes de Conrad et par les vives sollicitations de Brunon, il fut obligé de les rendre et de se retirer.

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Toutefois, il conserva, de cette déconvenue, un secret ressentiment contre notre Évêque. Aussi, quelque temps après, la noblesse de Toul s’étant révoltée contre son chef et premier pasteur, sous prétexte que ce Prélat ne voulait pas lui rendre justice contre les bourgeois, le comte de Champagne se jeta dans le Barrois, vint assiéger Toul et commit, dans tout le pays, les plus affreux désordres. Mais les bourgeois, animés par les exhortations de leur évêque, le protecteur et le défenseur de leurs droits, soutinrent si vigoureusement les attaques de l’armée du comte, qu’elle fut obligée de lever le siège de la ville et de se retirer. Ce ne fut pas, malheureusement, sans avoir incendié le bourg de Saint-Amand, qui alors était hors de l’enceinte et qui, plus tard, est devenu le quartier où se trouvent aujourd’hui les halles et la synagogue ; elle brûla aussi la collégiale de Saint-Gengoult, les abbayes de Saint-Epure et de Saint-Mansuy, puis, en retournant chez elle, le bourg de Void, Commercy et le château de Stainville, à trois lieues de Bar-le-Duc.

Conrad ne fut pas plus tôt informé de l’irruption du comte de Champagne en Lorraine, et des violences auxquelles il s’y livrait, qu’il accourut, avec une armée, à la délivrance de ce malheureux pays. Il vint camper à Saint­ Mihiel sur la montagne du Châtelet, puis au faubourg Saint-Epure de Toul, où il prit quelques jours de repos. Eudes, effrayé, demanda la paix et l’obtint ; mais s’étant de nouveau mis en campagne, en 1037, et ayant assiégé Bar-le-Duc, il fut défait et tué par Gothelon, duc de la Basse-Lorraine.

Brunon fut éprouvé par plusieurs maladies dont l’une le retint, pendant plus d’une année, sur un lit de souffrances. Elle servit à faire éclater la vertu du saint Prélat, et à prouver que le véritable chrétien n’est pas moins sublime, au milieu des douleurs les plus vives, que dans les actes publics les plus solennels. 

La grande dévotion de l’époque était le voyage de Rome et celui de Jérusalem. Or, notre Évêque s’était fait comme une règle de visiter, chaque année, le tombeau des saints Apôtres, quand sa santé ne s’y opposait point. Il s’y rendait, une fois, accompagné de cinq cents personnes, tant clercs que laïques, lorsque soudain cette troupe se trouva frappée comme d’une peste causée par le mauvais air du pays. Le plus grand nombre de ces infortunés pèlerins fut bientôt réduit à la dernière extrémité. Alors le saint Évêque eut la pieuse pensée de faire tremper, dans du vin, les reliques qu’il avait accoutumées de porter avec lui, surtout celles de saint Epure, son glorieux prédécesseur, et de faire boire de ce vin à ses compagnons affligés. Tous ceux qui en burent, avec foi et dévotion, furent aussitôt guéris. 

Quant à lui-même, pendant tout le voyage, il célébrait presque chaque jour la sainte messe et y exhortait d’une manière touchante les peuples qui y assistaient à se convertir, à faire pénitence et à élever leurs pensées vers le ciel. Ces miracles et cette piété le firent vénérer et chérir, particulièrement dans la province de Rome.

Sa coutume était, quand il voulait prendre son repos la nuit, de se mettre plus dévotement sous la protection des reliques des Saints ; puis, délivré de tous les soins du siècle, il délassait son âme dans une sainte contemplation, et recevait ainsi le sommeil nécessaire au corps. Une nuit qu’il s’était ainsi pieusement endormi, il lui sembla être transporté dans la principale église de Worms, où il vit une multitude infinie de personnes vêtues de blanc, parmi lesquelles il reconnut un de ses amis, l’archidiacre Bézelin, qui était mort en l’accompagnant dans un de ses pèlerinages à Rome. Lui ayant demandé ce que c’était que cette multitude, il apprit que c’étaient ceux qui avaient fini leur vie au service de Saint Pierre. Pendant qu’il en était dans l’admiration, survint saint Pierre lui-même qui annonça que toute cette multitude communierait de la main de Brunon. Et de fait, l’ayant revêtu d’habits pontificaux, le même saint Pierre et le premier martyr Étienne le conduisirent à l’autel, au milieu d’une mélodie ineffable, et tous reçurent la communion de sa main. Après la communion, il lui sembla que saint Pierre lui donna à lui-même cinq calices d’or, trois à un autre qui le suivait, et un seul à un troisième. S’étant éveillé, il le raconta à ses amis et s’étonnait de ce que cela voulait dire. L’événement le fit bien comprendre ; car il fut élu Pape dans la principale église de Worms. Il occupa le siège de saint Pierre cinq ans, son successeur, Victor, trois ans, et Etienne, un seul. 

Une autre fois, pendant le sommeil, il lui semblait qu’un personnage qui avait l’air d’une vieille femme difforme le recherchait avec importunité et s’efforçait de le joindre dans un entretien familier, mais pourtant sincère. Cette personne avait le visage si hideux, les vêtements si déchirés, les cheveux si hérissés et si en désordre, qu’à peine y reconnaissait-on quelque chose d’une forme humaine. Épouvante d’une si horrible laideur, il s’étudiait à éviter cette personne ; mais elle cherchait d’autant plus à s’attacher à lui. Fatigué de son importunité, l’homme de Dieu lui fit sur le visage le signe de la croix ; elle, aussitôt, tombant à terre comme morte, se relevait avec une beauté toujours plus merveilleuse. Réveillé par l’effroi de cette vision, il se leva pour assister à l’office de la nuit. S’étant rendormi après, en admirant la chose, il lui sembla voir le vénérable abbé Odilon,, qui venait de mourir, et il le pria de lui apprendre ce que signifiait cette vision. Odilon lui répondit avec joie :

« Tu es bienheureux, et tu as délivré son âme de la mort ».

Que ce récit ne soit pas une feinte, ajoute l’archidiacre Wibert, biographe contemporain du saint Pontife, nous en avons pour témoins irrécusables le doyen Walter et son compagnon intime Warneher, lesquels certifient lui avoir entendu dire ces choses en pleurant, et en s’étonnant beaucoup de ce que cela voulait dire. Au reste, conclut Wibert, personne ne doute que sa vision que cette femme ne signifiât l’état déplorable de l’Eglise, à laquelle le saint Pontife, par l’assistance du Christ, rendit son ancienne beauté.

Brunon avait commencé la restauration de l’abbaye de Saint-Epure si maltraitée par la guerre, vit, avec satisfaction, une foule de personnes s’empresser de lui venir en aide, dans une entreprise aussi utile, mais fort considérable. Les seigneurs et les riches lui offrirent de l’argent, les autres prêtèrent leur temps et leurs bras, chacun mit la main d’œuvre et bientôt le monastère fut rétabli. Dans une charte qu’il donna vers l’an 1030, à cette occasion, l’évêque se plut à louer le zèle et la ferveur avec lesquels il fut secondé, et à marquer les noms de tous ceux qui lui avaient fait quelque don pour le monastère, depuis l’empereur Conrad et l’impératrice Gisèle jusqu’aux abbés et aux ecclésiastiques du moindre rang.

Quelques années après, Brunon acheva l’abbaye de Poussay, commencée par Berthold, son antéprédécesseur. Il en dédia l’église en l’honneur de la Sainte Vierge et de sainte Menne, et y fit la translation des reliques de cette vierge de Toul, le 15 mai de l’an 1036. 

En 1044, il ratifia la fondation faite par Gauthier, seigneur de Deuilly, et Adile, sa femme, du prieuré de Deuilly, situé au pied du château de ce nom, à deux lieues de Lamarche, dans le département des Vosges ; il confirma la donation de biens faite à ce prieuré, en ajouta quelques-uns, en consacra l’église sous l’invocation de Notre-Dame et l’exempta de la juridiction paroissiale de Saint-Vallier (Vosges), arrondissement de Mirecourt.

Depuis plusieurs années, l’Église catholique était déchirée par un schisme déplorable. L’empereur Henri III, dit le Noir, se rendit à Rome, dans le but de le faire cesser. Il fit déposer, ou il obligea à l’abdication, les trois concurrents qui portaient le nom de Pape, à savoir : Benoît IX, Sylvestre III et Grégoire VI. Après quoi il fit élire Suidgère, évêque de Bamberg, qui prit le nom de Clément II. Ce nouveau Pontife montra un grand zèle contre la simonie ; mais il ne tint le Siège apostolique que neuf mois, et son successeur Damase II ne le tint que vingt-trois jours, emporté qu’il fut par le poison de ses ennemis. 

Les Romains, qui avaient connu les droites intentions de l’empereur, lui envoyèrent en Allemagne des députés pour élire un Pape, de concert avec lui. Henri fit tenir à Worms une grande assemblée des prélats et des seigneurs de l’empire pour délibérer sur le choix d’un Pape qui pût remédier efficacement aux maux de l’Église. La délibération fut courte : le mérite, la naissante et la vertu de Brunon, évêque de Toul, enlevèrent tous les suffrages. Lui seul fut surpris et affligé dé ce choix, et ne pouvant se résoudre à y consentir, il demanda qu’on lui accordât trois jours pour réfléchir. Il les passa dans la prière et dans un jeûne absolu ; puis, toujours plus vivement pressé d’accepter, il fit publiquement sa confession, exagérant ses fautes, dans le but de faire mieux comprendre qu’il était indigne du rang suprême auquel on voulait l’élever. Mais cette appréhension sincère, et cet éloignement si vrai qu’il manifestait, du souverain Pontificat, montrèrent d’autant mieux qu’il en était plus digne.

Brunon céda enfin, en déclarant cependant qu’il ne consentirait à son élection qu’autant qu’elle serait ratifiée unanimement, par le clergé et le peuple de Rome. Il quitta aussitôt Worms pour venir célébrer la fête de Noël dans son église de Toul. Il y fut accompagné par quatre Prélats : Hu­gues de Pise , envoyé des Romains ; Evrard de Trèves, successeur de Poppon ; Adalbéron, de Metz, et Théodoric ou Thiéry, de Verdun. Le surlendemain de Noël, 27 de décembre, il se mit en route pour la capitale du monde chrétien, ayant à sa suite un grand nombre de personnes qui voulurent lui former un cortège d’honneur. Il passa par l’abbaye de Moyenmou­tier et y dédia l’église de Saint-Jean-Baptiste qui était alors à l’entrée du monastère. Il prit en sa compagnie, Humbert, religieux de ce couvent, dont il se servit avec avantage, en plusieurs circonstances. Il le fit archevêque de toute la Sicile, puis cardinal-vicaire de Rome où il le retint.

Au lieu de voyager avec la pompe de sa dignité nouvelle, il marchait en habit de pèlerin, s’occupant continuellement de prières pour le salut de tant d’âmes, dont il était chargé, A Augsbourg, étant en oraison, il entendit une voix d’ange, chantant avec une merveilleuse harmonie :

« Voici ce que dit le Seigneur : Je pense des pensées de paix, et non d’affliction ; vous m’invoquerez et moi je vous exaucerai, je ramènerai votre captivité de tous les lieux ».

Encouragé par cotte révélation, il se mit en route, accompagné d’une multitude de personnes qui accouraient de toutes parts. Dans le nombre, une pieuse servante de Dieu, s’étant approchée, lui dit :

« Dès que vous mettrez les pieds dans l’église du Prince des Apôtres, n’oubliez pas de vous servir de ces divines paroles : La paix à cette maison et à tous ceux qui l’habitent ! ».

Il reçut cet avis avec humilité, et s’y conforma dévotement. Il arriva ainsi jusqu’au Tibre, qui était débordé et qui l’empêcha pendant sept jours de passer outre. Le saint homme était affligé de ce contretemps, à cause de la multitude de peuples qui s’était rassemblée autour de lui. Il invoqua le secours de Dieu, et commença la dédicace d’une église de Saint-Jean, bâtie dans le voisinage. La consécration n’était point achevée ; que le fleuve, rentré dans son lit ordinaire, laissa le passage libre, ce que tout le monde attribua aux mérites du saint Pontife. À l’approche de Rome, toute la ville vint au-devant de lui avec des cantiques de joie ; mais lui descendit de cheval et marcha longtemps nu-pieds, priant, gémissant et versant des torrents de larmes. Après s’être ainsi longtemps immolé à Jésus-Christ sur l’autel de son cœur comme une victime vivante, sainte et agréable à Dieu, il parla au clergé et au peuple, et leur exposa le choix que l’empereur avait fait de sa personne, les priant de déclarer franchement leur volonté, quelle qu’elle fût. Il ajouta que, suivant les canons, l’élection du clergé et du peuple doit précéder tout autre suffrage ; et que, comme il n’était venu que malgré lui, il s’en retournerait volontiers, à moins que son élection ne fût approuvée d’une voix unanime. On ne répondit à ce discours que par des acclamations de joie ; et il reprit la parole pour exhorter les Romains à la correction des mœurs et demander leurs prières. Il fut donc intronisé le 12 février 1049, qui était le premier dimanche de Carême : il prit le nom de Léon IX, et tint le Saint-Siège cinq ans. 

De toutes les vertus qui reluisaient en sa personne, les plus éclatantes étaient la miséricorde et la patience. Il était prompt à pardonner aux coupables, pleurait de compassion avec ceux qui confessaient leurs crimes ; il faisait des aumônes jusqu’à se réduire lui-même à l’indigence. La Providence le mit plus d’une fois à l’épreuve, pour faire éclater sa confiance en Dieu. Quand il arriva à Rome, il ne trouva rien dans les coffres de la chambre apostolique, et tout ce qu’il avait apporté avec lui avait été dépensé en frais de voyage et en aumônes. Il ne restait rien non plus à ceux de sa suite, et ils songeaient à vendre à perte leurs propres vêtements pour s’en retourner dans leur pays à l’insu du saint homme. Lui les exhortait à se confier en Dieu, mais il compatissait à leur affliction du fond de son âme. Le jour même qu’ils étaient tous prêts à se retirer secrètement, arrivèrent les députés des nobles de la province de Bénévent, avec des présents magnifiques pour le Pape, dont ils demandaient la bénédiction et la protection ; il les reçut avec une paternelle bienveillance, mais fit des reproches aux siens de leur peu de foi, leur montrant, par cet exemple, à ne se défier jamais de la Providence. De ce moment la renommée du pape Léon retentit jusqu’aux extrémités de la terre ; partout on bénissait Dieu d’avoir donné un tel pasteur à son Église ; une multitude extraordinaire de pèlerins affluaient au tombeau du Prince des Apôtres ; tous étaient admis en présence du saint Pape, et recevaient sa bénédiction ; ceux qui ne pouvaient absolument faire le voyage lui envoyaient des présents pour qu’il les bénît de loin. Mais de toutes les offrandes qu’on mettait à ses pieds, il n’en prenait rien pour lui ni pour les siens : tout était pour les pauvres.

Pour attirer de plus en plus les bénédictions du ciel sur son Pontificat, le saint pape Léon fit un pèlerinage au mont Gargan, où était une célèbre église de Saint-Michel-Archange ; il visita de même le monastère de Saint Benoît, au mont Cassin. Très-habile à reconnaître les hommes de mérite, il fit le moine Hildebrand qui devait être pape sous le nom de Gré­goire VII – cardinal et économe de l’Église romaine. Enfin, la seconde semaine après Pâques, il tint à Rome le Concile qu’il avait indiqué plusieurs mois auparavant ; il s’y trouva des évêques de divers pays, entre autres les archevêques de Trèves et de Lyon.

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Dans ce Concile, le Pape confirma d’abord les décrets des quatre premiers Conciles généraux, ainsi que les décrets des Pontifes romains, ses prédécesseurs, notamment ceux contre la simonie et l’incontinence des clercs ; ensuite il anathématisa expressément la simonie, qui avait infecté plusieurs parties de l’univers ; enfin, il déposa quelques évêques convaincus de ce crime. Le Seigneur daigna confirmer son autorité par un miracle. L’évêque de Sutri, étant accusé de simonie, voulut se justifier par de faux témoignages ; mais au moment même qu’il allait prononcer le serment, il fut tout d’un coup frappé de Dieu, comme un autre Ananie ; on l’emporta hors de l’assemblée et il expira. On représenta au Pontife le décret de Clé­ment II, permettant à ceux qui ont été ordonnés par des simoniaques, d’exercer leurs fonctions après quarante jours de pénitence ; afin de ne pas bouleverser l’administration de l’Église par des mesures trop radicales, Léon IX décida que ce décret continuerait à recevoir son exécution. On rendit général l’usage de payer les dîmes par toute l’Église. On condamna les mariages incestueux et l’on obligea à la séparation plusieurs personnes nobles qui en avaient contracté de pareils. Dans ce même Concile, selon le père Ri­chard, qui cite Mansi à son appui, le Pape approuva la vie et les actions de saint Adéodat ou Dieudonné (saint Dié), mort en odeur de sainteté après avoir quitté l’évêché de Nevers pour embrasser l’état religieux dans les Vosges.

Comme autrefois saint Pierre visitait les églises de la Judée pour y affermir la foi et la piété, de même son successeur saint Léon IX visita les principales provinces de l’Église universelle. Ainsi, la même année 1049, dans la semaine de la Pentecôte, il tint un Concile à Pavie, mais dont les actes ne sont point venus jusqu’à nous. C’était certainement dans le même but que celui de Rome.

En approchant de Passignano, sur la route de Pavie, le saint Pape fit dire à saint Jean Gualbert, fondateur de la Congrégation de Vallombreuse, qu’il comptait dîner chez lui dans son monastère de Passignano. Bien surpris de cette visite, Gualbert demanda à l’économe du monastère s’il y avait encore du poisson : sur sa réponse négative, il envoya deux novices en pêcher dans un lac voisin. Comme il n’y avait jamais eu de poisson dans ce lac, les novices lui remontrèrent qu’il était difficile d’y en prendre. Le saint Abbé ayant, pour toute réponse, réitéré son commandement, ils y allèrent, jetèrent le filet par obéissance et prirent deux énormes brochets, qui servirent à traiter le Pape et son cortège.

Après avoir tenu le Concile de Pavie dans la semaine de la Pentecôte, le pape saint Léon traversa les Alpes par le mont Jou, autrement le grand saint-Bernard, et se trouva le 29 juin à Cologne, où il célébra avec l’empereur la fête de saint Pierre et de saint Paul. A la descente des Alpes, il fut reçu par saint Hugues, abbé de Cluny, qui venait de succéder à saint Odilon et à qui le saint Pape confirma tous les privilèges de son abbaye.

Dans ce voyage, Léon IX rendit un grand service à l’empire. Godefroi le Hardi ou le Barbu, duc de la Basse-Lorraine, soutenu de Baudoin, comté de Flandre, et de Théodoric, comte de Hollande, faisait la guerre à l’empereur Henri le Noir au sujet de la Lorraine supérieure, à laquelle Godefroi avait des prétentions, mais dont l’empereur avait investi Gérard d’Alsace, ancêtre de ces ducs de Lorraine qui, dans le siècle dernier, sont montés sur le trône d’Autriche.

in forçant la ville de Verdun, Godefroi en avait hérité la cathédrale. Le pape saint Léon, en punition de ce sacrilège, lança contre lui une sentence d’excommunication. Le duc, réveillé comme par un coup de foudre, reconnut sa faute. Non-seulement il se rendit à Aix-la-Chapelle et se soumit à l’empereur, qui, à la prière du Pape, le reçut dans ses bonnes grâces, mais revenu en toute hâte à Verdun, il y fit publiquement pénitence et fit rebâtir de fond en comble l’église qu’il avait réduite en cendres. Pendant qu’on la rebâtissait, le duc s’associait souvent aux ouvriers et faisait l’office de manœuvre. Godefroi, ayant réparé tout le scandale par cette franche humilité, fut reçu de nouveau dans le sein de l’Église.

Le voyage du saint Pape, son autorité souveraine, et sa présence en Gaule et en Allemagne étaient encore plus utiles à l’Église qu’à l’empire ; ils lui étaient même nécessaires. Il s’agissait d’extirper la simonie, non chez quelques particuliers, mais chez les évêques et les seigneurs.

Mais, pour réformer, pour corriger des évêques soutenus dans leurs scandales par la noblesse de leur famille, par la faiblesse ou la connivence des princes, on sent qu’il fallait un Pape qui joignit l’autorité de la sainteté à la sainteté de l’autorité, qui pût dire hardiment aux nouveaux Simon :

« Que ton argent périsse avec toi ! »

Et devant qui les nouveaux Ananie dussent trembler d’être frappés de mort pour leurs mensonges. Ce Pape, le Seigneur l’avait procuré à son Église : c’était Léon IX. 

Arrivé dans les Gaules, il annonça qu’il irait à Reims visiter le sépulcre de saint Remi, l’apôtre des Francs, et qu’il y tiendrait ensuite un Concile. N’étant encore qu’évêque de Toul il avait fait plusieurs fois le voyage de France pour négocier la paix entre l’empereur et le roi. N’ayant pu satisfaire à sa dévotion en ces circonstances, il promit à Hérimaire, abbé de Saint­ Remi, de faire ce pèlerinage à pied, dans le Carême suivant. L’abbé profita de l’occasion : pour le prier de faire alors la dédicace de la nouvelle église de son monastère. Brunon ayant été élu Pape, Hérimaire le supplia de se souvenir de sa promesse, si jamais il revenait dans les Gaules. Le nouveau Pape le fit assurer que, lors même que le bien de l’Église ne le rappellerait pas dans les Gaules, il y reviendrait pour le seul amour de saint Remi, afin de dédier sa basilique, s’il plaisait à Dieu.

Eberard, archevêque de Trêves, qui avait accompagné, jusqu’à Rome, son suffragant devenu son père et son chef ; dut songer à retourner dans son diocèse. Mais auparavant il pria le Pape de vouloir bien confirmer et renouveler les anciens privilèges qui attribuaient à l’Église de Trêves la primatie des Gaules. Léon souscrivit à sa demande et lui fût expédier une bulle par laquelle il déclare : qu’ayant fait lire dans l’église des Saints-Apôtres les anciens privilèges de la métropole de Trêves ; que toute l’assemblée ayant : témoigné les approuver, il confirmait les droits et prérogatives de cette antique église ; accordait à l’archevêque de Trêves la mitre romaine, afin qu’il en fît usage dans les cérémonies ; lui donnait rang après les légats du Saint-Siège, en France et en Allemagne, à charge par Eberard et ses successeurs d’envoyer, chaque année, à Rome, un député pour recevoir les commissions du Saint-Siège, et de se rendre en personne auprès du Pape, une fois dans trois ans.

Il est bon de montrer aux hommes de peu de foi de notre siècle qui seraient tentés de croire à une éclipse et même à la disparition possible de la Papauté, que de tout temps elle a été combattue : elle l’a été même en plein XIe siècle, un des beaux siècles de l’Église. La lutte est un des éléments nécessaires de la vitalité du suprême Pontificat : le voyage de Léon IX à Reims en est une des nombreuses preuves.

Dès qu’Hérimare eut appris que le Pape était en chemin pour venir à Reims consacrer la nouvelle église de son monastère, il se rendit à Laon où se trouvait Henri, roi de France, pour le prévenir de l’arrivée du Pontife, lui demander son agrément pour la dédicace que Léon devait faire, prier Sa Majesté d’honorer la cérémonie de sa présence, et d’ordonner aux prélats et aux seigneurs du royaume de s’y trouver. Le roi promit de souscrire aux demandes d’Hérimaire, à moins qu’il n’en fût empêché par quelque affaire importante. L’abbé de Saint-Remi alla ensuite prendre les ordres du Saint-­Père, et se concerter avec lui sur le jour et l’ordre de la cérémonie. Léon l’assura qu’il serait à Reims pour la Saint-Michel, 29 de septembre, et célébrerait ce jour-là une messe solennelle dans l’église cathédrale ; que le premier jour d’octobre il ferait l’élévation des reliques de saint Remi, la dé­dicace de son église le lendemain, et que les trois jours suivants seraient  employés à la tenue du Concile qu’il avait arrêté pour ce moment.

Le seul mot de Concile répandit l’alarme chez les évêques simoniaques et les seigneurs qui avaient contracté des mariages incestueux ; aussi ces prévaricateurs résolurent-ils de concert d’empêcher la tenue de celui que venait d’annoncer le souverain Pontife. Ils s’agitent en conséquence auprès du roi de France, lui représentèrent qu’en laissant toute latitude au Pape, dans ses Etats, il compromettait la dignité de sa couronne ; qu’après tout, une assemblée ecclésiastique pouvait bien avoir lieu en temps de paix ; mais que le royaume étant en proie aux factions de seigneurs ambitieux et remuants, il était plus à propos de marcher contre les rebelles ; qu’au surplus, une expédition militaire étant arrêtée, il n’en devait point dispenser les abbés, qui possédaient la meilleure partie des biens du royaume ; qu’il fallut surtout y obliger l’abbé de Saint-Remi à qui ses richesses avaient inspiré tant d’orgueil, qu’il avait eu la prétention d’appeler le Pape pour faire la consécration de son église.

Le roi n’entrevoyant pas les motifs secrets qui inspiraient ses conseillers, crut devoir se ranger à leur avis. Il envoya donc Frolland, évêque de Senlis, dire au Pape que, obligé de marcher, avec tous les Prélats de son royaume, contre des vassaux rebelles, ni ces Prélats ni lui-même ne pourraient assister au Concile. Léon ne se laissa pas déconcerter par un tel contre-temps : il répondit à l’envoyé qu’il ne voulait en rien contrarier le roi de France ; mais que, de son côté, il ne pouvait manquer à une parole donnée ; qu’il irait faire la dédicace de l’église de Saint-Remi, et que, s’il se rencontrait quelques Prélats dévoués aux intérêts de la religion, il tiendrait avec eux le Concile. 

Le roi partit brusquement pour son expédition, et contraignit l’abbé de Saint-Remi de le suivre, comme pour le punir d’avoir attiré le Pape en France. Néanmoins, il ne put se soustraire à cette influence surnaturelle qu’exerce sur les chrétiens la présence ou même seulement la pensée du voisinage de leur Pontife suprême ; il eut bientôt compris quelle inconvenance il y avait à éloigner l’abbé de Saint-Remi de son monastère, au moment où le Pape y arrivait, et, dès le second jour, il lui permit d’y retourner.

De son côté, le Pape, accompagné des archevêques de Trêves, de Lyon et de Besançon, se rendit à Saint-Remi, le jour de Saint-Michel, comme il l’avait indiqué, et remplit le programme des cérémonies précédemment arrêté entre Sa Sainteté et l’abbé du monastère. De l’abbaye, où il était descendu, il se rendit à la cathédrale de Reims. L’archevêque Vidon, environné de son clergé, l’attendait à la porte de la ville et le conduisit à la métropole. Léon y célébra pontificalement la messe, puis alla prendre son repas au palais archiépiscopal.

La nuit suivante, le Pape se rendit secrètement au monastère de Saint­ Remi, pour y prendre un bain, se faire raser et se mettre ainsi en état de faire plus décemment la translation des reliques de l’apôtre des Francs. Malgré l’expédition militaire, préparée exclusivement pour troubler cette fête, on vit s’effectuer alors le fait admirable qui se reproduisit lors de la douloureuse pérégrination imposée à Pie VI, de vénérable mémoire ; les préoccupations politiques, la présence de troupes ennemies ne purent arrêter l’élan des populations avides de voir, d’entendre et d’admirer la personne du Vicaire de Jésus-Christ. Une foule innombrable de peuple réunie, non-seulement de toutes les parties de la France, mais de l’Angleterre et d’autres pays voisins, s’était rendue à Reims et s’agitait pour satisfaire sa pieuse et filiale curiosité. Le Pape fut obligé de se montrer, à plusieurs reprises, des fenêtres de la maison qu’il occupait, et de là il exhortait le peuple qui ne s’écoulait qu’après avoir reçu sa bénédiction.

Le jour de la fête de saint Remi étant arrivé, le Pape, accompagné des archevêques de Reims, de Trêves, de Lyon et de Besançon, d’Hérimaire, abbé du lieu, de Hugues, abbé de Cluny, et de plusieurs autres Prélats, se rendit an tombeau de saint Remi, en leva la châsse et, après les prières convenables, la porta, sur ses épaules, dans l’oratoire de la Trinité.

Le lendemain matin, deuxième jour d’octobre, on reporta la châsse du Bienheureux, de la cathédrale où elle avait été apportée la veille, au monastère de Saint-Remi, en faisant processionnellement le tour de la ville. Afin d’abréger les cérémonies de la dédicace, qui sont fort longues, le Pape en partagea les diverses parties entre les évêques qui l’assistaient, et qui les accomplirent d’une manière simultanée. Alors il célébra la sainte messe et fit une exhortation au peuple qui se pressait, tant dans l’enceinte qu’aux alentours du temple nouvellement consacré.

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Le souverain Pontife ordonna que l’anniversaire de cette solennité serait annuellement célébré dans le diocèse de Reims le Ier octobre ; puis il décida que, par privilège particulier, l’archevêque diocésain, l’abbé de Saint-Remi et sept prêtres spécialement désignés par la communauté, auraient seuls le droit de célébrer les saints mystères, à l’autel majeur de l’église conventuelle ; que, néanmoins, les chanoines de Reims jouiraient de cette faveur deux fois l’an, savoir : la seconde fête de Pâques et la veille de l’Ascension quand, selon la coutume, ils se rendraient en procession à l’abbaye. Les sept prêtres désignés, pour jouir du bénéfice de l’autel réservé par le Pape, étaient distingués de leurs confrères par le titre de prêtres-cardinaux de Saint-Remi.

Le jour suivant, 3 octobre, Léon fit, dans l’église qu’il avait consacrée la veille, l’ouverture du Concile précédemment annoncé. Il s’y trouva vingt évêques, près de cinquante abbés et un grand nombre d’ecclésiastiques. Quand il fallut prendre rang, il s’éleva, malgré la présence du chef suprême, une grande dispute entre deux hauts personnages, pour un bien petit sujet : l’archevêque de Reims et celui de Trêves voulaient s’adjuger la première place, chacun d’eux prétendant posséder le titre de primat des Gaules : la pauvre humanité se retrouve partout ! Le Pape, ayant à cœur d’éviter ce qui pourrait troubler la tenue du Concile, fit mettre les sièges en cercle afin que nul ne pût se prévaloir de la première place.

Quand tout fut disposé, le Saint-Père, revêtu de ses habits pontificaux, précédé de la croix et de l’Évangile, sortit de la chapelle de la Trinité, alla prier devant l’autel, puis vint se placer au milieu du chœur, la face tournée vers le tombeau de saint Remi. Il avait, à sa droite, l’archevêque de Reims, et celui de Trêves à sa gauche. Pierre, diacre de l’Église romaine, ayant fait faire silence de la part du Pape, se leva et proposa les articles qui feraient l’objet des délibérations du Concile, à savoir : la simonie, la possession, par les laïques, des charges ecclésiastiques et même des autels ; les redevances injustes exigées dans les parvis des églises ; l’immixtion des clercs dans les affaires séculières ; les mariages incestueux ou adultérins. L’évêque de Langres fut accusé devant le Concile de simonie et d’autres crimes. L’archevêque de Besançon prit la parole pour sa défense ; mais saint Remi, en présence duquel se tenait ce Concile, fit le même miracle qu’il avait opéré autrefois en rendant muet un évêque arien dans un Concile ; car la voix manqua tout à coup à l’archevêque de Besançon ; ce que voyant, l’archevêque de Lyon dit que l’évêque de Langres se reconnaissait coupable d’avoir vendu les ordres sacrés, mais qu’il niait les autres crimes dont on l’accusait. Comme il se faisait tard, le Pape remit le jugement au lendemain. 

Alors archevêque de Besançon confessa le miracle qui s’était opéré en lui le jour précédent, lorsqu’il perdit tout à coup la parole, en voulant défendre une si mauvaise cause. Le Pape ne put retenir ses larmes ; il s’écria :

« Saint Pierre vit encore ».

Et se levant à l’instant avec tout le Concile, il alla se prosterner en prières devant le tombeau de ce Saint, en l’honneur duquel on chanta une antienne. 

Les Pères de ce Concile tinrent trois sessions, à la fin desquelles ils rédigèrent douze canons contre les abbés qui leur avaient été signalés.

Dieu, qui avait autorisé la conduite du saint Pape par un miracle dans le Concile même, la confirma par des faits semblables après le Concile. Les deux hommes qui s’y étaient le plus opposés, Gebuin, évêque de Laon, et Hugues, seigneur de Braine, périrent tous deux dans l’année même d’une mort ignominieuse. Le premier, qui avait donné au roi le funeste conseil d’une expédition militaire pour ne pas venir en la présence du Pape, périt hors de son diocèse, sous le coup de l’excommunication et abandonné de tout le monde. Le second, pour avoir menacé un ministre de Jésus-Christ de lui abattre la tête, eut lui-même la tête abattue d’un coup de sabre dans cette guerre.

Hugues, évêque de Langres, qui avait été accusé de tant de crimes au Concile de Reims et excommunié pour s’être enfui du Concile, ne put se résoudre à porter le poids de cette excommunication. Il alla nu-pieds à Rome, confessa ses péchés au Pape et en reçut l’absolution. Il fit plus ; il se présenta, l’an 1050, au Concile de Latran, nu-pieds, les épaules découvertes et tenant dans ses mains des verges pour se frapper. Les Pères du Concile furent attendris à ce spectacle, et l’on assure que le Pape le rétablit dans l’épiscopat, au cas que son Église ou quelque autre voulût bien le recevoir ; mais Hugues ne songea qu’à expier ses péchés ; il se retira à Saint-Vannes de Verdun, dont Walleran, son frère, était abbé, y prit l’habit monastique et mourut quelque temps après dans de grands sentiments de pénitence. Il était habile, et, malgré les désordres dont il se rendit coupable, il avait du zèle contre les hérétiques.

Le père Longueval a remarqué que, parmi les prières faites pour l’ouverture de la troisième session, on chanta le Veni Creator. C’est la première fois, dit-il, que je trouve mention de cette hymne. Puis, il ajoute : L’auteur de la vie de saint Hugues, abbé de Cluny, assure que ce fut ce saint abbé qui, le premier, ordonna, pour son monastère, qu’on la chantât à Tierce le jour de la Pentecôte.

Le Pape se rendit de Reims à Verdun, pour y faire la dédicace de l’église de Sainte-Madeleine, puis à Metz où, pour satisfaire au désir de Warin, abbé de Saint-Arnoul, il consacra l’église du monastère que ce religieux venait d’achever. Léon y laissa, en présent, une chape précieuse envoyée au pape Jean XIX par la reine Gisia, épouse d’Etienne, roi de Hongrie, comme le marquait une inscription attachée au revers de cette chape, conservée jusqu’au temps de Dom Calmet qui l’a vue. De plus, et entre autres privilèges, le Pape accorda, à l’abbé Warin et à ses successeurs, l’usage des sandales et de la dalmatique, quand ils officieraient dans les principales solennités. On sait que les sandales sont la chaussure du Pape et des évêques quand ils officient ; elles étaient d’ailleurs aussi celle des prêtres, à la richesse près. Quant à la dalmatique, devenue le vêtement ordinaire des diacres, elle était primitivement réservée à ceux de l’Église romaine, à l’exclusion de tous autres. Le pape Sylvestre est dit en avoir introduit, le premier, l’usage dans l’Église. Le pape Zacharie la portait d’ordinaire sous sa chasuble et, jusqu’à la fin du XIe siècle, les évêques de France n’en usaient que par permission spéciale du souverain Pontife qui ne l’accordait qu’avec beaucoup de réserve.

De Metz, l’infatigable Léon IX alla à Mayence où il tint un Concile. L’empereur Henri le Noir y assista, ainsi que près de quarante évêques des différentes parties de l’Allemagne. On y défendit la simonie et le mariage des prêtres. Sibichon, évêque de Spire, s’y étant vu accusé de plusieurs fautes considérables, dont malheureusement il était coupable, eut néanmoins la témérité de vouloir s’en purger par l’épreuve du corps et du sang de Jésus-Christ ; mais, en punition d’un tel sacrilège, sa mâchoire fut soudain paralysée et demeura telle jusqu’à la mort de l’infortuné prélat.

Le Pape reprit le chemin de l’Italie, s’occupant sans cesse, par la tenue des Conciles, de la répression des désordres et des abus. C’est ainsi qu’à Siponte, ancienne ville de l’Apulie, sur la côte de la mer Adriatique, il déposa, dans une assemblée de Prélats, deux archevêques reconnus coupables du crime de simonie.

Rentré à Rome, il y tint, dans l’église de Latran, le Concile qu’il avait indiqué pour le mois d’avril 1050. On y traita de plusieurs points de discipline ecclésiastique et l’on y examina la conduite de plusieurs évêques. On y condamna, surtout, les erreurs de Bérenger, qui niait la présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie. Mais l’un des actes de ce Concile, le plus solennel et le plus intéressant pour l’Église de Toul, ce fut la canonisation de saint Gérard par son successeur Léon. Tous les évêques et les abbés présents au Concile signèrent la bulle que donna le Pape à cette occasion et dans laquelle, après avoir déclaré que la fête de saint Gérard serait désormais célébrée dans l’Église, le 23 avril, il exprime le désir de faire lui-même la translation des reliques de son Bienheureux prédécesseur.

Léon vint en effet une seconde fois à Toul, pour y accomplir cet acte de fraternelle piété. A l’occasion de cette cérémonie, il accorda à Dodon, abbé de Saint-Mansuy, une bulle par laquelle il le confirme dans la possession des biens de ce monastère. Cette bulle est datée du 22 octobre 1050, la deuxième année du Pontificat de Léon IX et la vingt-sixième de son épiscopat ; ce qui montre qu’il conservait encore le titre de premier pasteur de l’église de Toul.

Vers le commencement de l’année suivante (1051), Léon partit de Toul, pour retourner à Rome, où il arriva avant Pâques. Il passa à Augsbourg, avec l’empereur, la fête de la Purification. C’est là qu’il fit une prédiction remarquable.

Il avait beaucoup à lutter contre les envahisseurs des biens de l’Église romaine, principalement contre Hunfroi, archevêque de l’Église de Ravenne, enflé de l’esprit d’orgueil et de rébellion ; plusieurs courtisans le favorisaient, envieux de la gloire du Pape. Le chef de la discorde était Nizon, évêque de Freisingen, que la puissance divine punit de la manière suivante. Envoyé en Italie pour y porter les réponses de l’empereur, il vint à Ravenne, et, en faveur de l’archevêque, dit des paroles insolentes contre le saint Pape, jusqu’à proférer ce blasphème en portant son doigt sur sa gorge :

« Je veux que cette gorge soit tranchée par le glaive si je ne le fais pas déposer de l’honneur de l’apostolat ! ».

À l’instant même, il fut saisi à la gorge d’une douleur intolérable et mourut impénitent le troisième jour. L’archevêque de Ravenne, à cause de son incorrigible présomption, fut anathématisé par le saint Pape au Concile de Verceil. Il fut donc mandé à Augsbourg par ordre de l’empereur, obligé de rendre ce qu’il avait injustement usurpé et de demander l’absolution. Comme il était prosterné aux pieds du Saint et que tous les évêques présents intercédaient pour lui, le Pape dit :

« Que Dieu lui donne l’absolution de tous ses péchés selon sa dévotion ! ».

L’archevêque se leva avec un ris moqueur, et le saint Pape, fondant en larmes, dit tout bas à ceux qui étaient proches :

« Hélas ! Ce misérable est mort ! ».

Et, de fait, aussitôt il fut attaqué d’une maladie, et, à peine arrivé à Ravenne, il perdit et la vie et la dignité dont il était si fier. 

Après son retour à Rome, saint Léon tint, dans la capitale du monde chrétien, un Concile dans lequel fut déposé, pour fautes considérables, Grégoire, évêque de Verceil. Le Pontife, rempli de zèle pour le maintien de l’ordre et le respect des bonnes mœurs, prit, dans cette assemblée, des mesures répressives des désordres qu’occasionnaient, dans Rome, les femmes publiques et les scandales qu’elles y donnaient. Il y préconisa pour le remplacer, comme évêque de sa chère Église de Toul, Udon qui en était le primi­cier et transmit à Frédéric, frère de Godefroy, duc de la Basse-Lorraine, la charge de chancelier qu’Udon avait jusqu’alors exercée. Léon passa le reste de cette année à visiter les églises et les monastères de l’Italie, pour y rétablir la discipline et y régler les affaires comme s’il en eût été spécialement chargé.

Le Pape saint Léon IX fit, en l’an 1052, un troisième et dernier voyage en Allemagne pour négocier la paix entre l’empereur et André, roi de Hongrie. Comme André n’avait pas voulu souscrire à toutes les conditions, l’empereur, irrité, assiégea Presbourg avec une puissante armée. Les assiégés, soutenus de Dieu, qu’ils invoquaient dans leur détresse, se défendirent si bien que l’empereur fit de vains efforts pour prendre leur ville. Cependant, le roi André avait imploré la médiation du Pape, promettant de payer à l’empereur le même tribut que ses prédécesseurs, pourvu que l’on pardonnât le passé. Le Pape, étant arrivé à Presbourg, trouva l’empereur personnellement disposé à la paix ; mais quelques courtisans, jaloux du crédit et des succès du saint Pontife, en détournèrent ce prince, qui, dans l’intervalle, fut obligé de lever le siège. Alors le roi André devint à son tour plus difficile ; le Pape le menaça de l’excommunication et lui envoya saint Hugues, abbé de Cluny, qui conclut enfin la paix, mais à des conditions beaucoup-moins avantageuses pour l’empire que les premières.

Se trouvant à Worms avec l’empereur, le Pape le pressa de restituer au Saint-Siège l’abbaye de Fulda et quelques autres lieux qui, d’après le vœu des fondateurs, appartenaient à l’Église romaine. L’empereur n’y consentit que quand le Pape se montra disposé à faire un échange. Le Pape céda donc à l’empereur l’évêché de Bamberg et l’abbaye de Fulde contre le duché de Bénévent et quelques autres lieux d’Italie. Toutefois, Bamberg levait chaque année payer au Saint-Siège une haquenée ou bien douze livres d’argent. Mais, pour défendre Bénévent contre les Normands d’Italie, l’empereur accorda au Pape quelques troupes allemandes, avec lesquelles celui-ci espérait mettre un terme aux déprédations des Normands dans la Pouille. Ces troupes se mettaient déjà en marche lorsque l’empereur, d’après les conseils de Guebhard, évêque d’Eichstœdt, rappela ses chevaliers, en sorte qu’il n’en resta auprès du Pape qu’environ trois cents, la plupart de ses parents ou vassaux de ses parents. Il avait compté, par la vue seule d’une armée nombreuse, ramener les Normands à la raison sans aucune effusion de sang ; cette espérance était évanouie par la mesquinerie de l’empereur et de son conseil. Dans des occasions tout à fait semblables, Pépin et Charlemagne conduisaient eux-mêmes les Français au service de saint Pierre et à la défense de son Église. Jamais les empereurs allemands n’ont rien compris à cette magnanimité chrétienne de Pépin et de Charlemagne, lors même qu’il s’agissait d’un Pape de leur nation et de leur famille.

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C‘est dans ces circonstances que le pape saint Léon IX quitta le pays de ses pères, qu’il ne devait plus revoir, et s’en retourna en Italie par Padoue, où il eut quelque consolation.

Il n’en fut pas de même à Mantoue. Y étant arrivé pour la quinquagésime de l’an 1053, il voulut tenir un Concile ; mais il fut troublé par la faction de quelques évêques qui craignaient sa juste sévérité ; car leurs domestiques vinrent insulter ceux du Pape, qui se croyaient en sûreté étant devant l’église où se tenait le Concile, en sorte que le Pape fut obligé de se lever et de sortir devant la porte pour faire cesser le bruit. Mais, sans respecter sa présence, ils s’opiniâtraient de plus en plus à poursuivre à main armée ses gens désarmés et à les arracher de la porte de l’église où ils voulaient se sauver, en sorte que les flèches et les pierres volaient autour de la tête du Pape et que quelques-uns furent blessés en voulant se cacher sous son manteau. On eut tant de peine à apaiser ce tumulte qu’il fallut abandonner le Concile, et le lendemain, comme on devait examiner les auteurs de la sédition pour les juger sévèrement, le saint Pape leur pardonna, de peur qu’il ne parût agir par vengeance. Ces basses violences des évêques coupables montrent combien le mal était grand et quels efforts prodigieux il fallait encore pour le déraciner.

À peine arrivé à Rome, saint Léon marcha de sa personne contre les Normands. Voici quel fut la cause de cette expédition militaire, dont l’issue fut malheureuse.

Quarante pèlerins normands, revenant de la Terre-Sainte, avaient abordé à Salerne, située sur le port de ce nom, au royaume de Naples, dans le temps que cette ville était serrée de très-près par les Sarrasins qui en faisaient le siège. Ces pèlerins, gens de cœur et de main, quittèrent leurs hourdons pour prendre les armes et donnèrent sur l’ennemi avec tant de résolution et de succès, qu’ils le forcèrent à lâcher prise et à se retirer. Les assiégés ne surent quels éloges donner à leurs libérateurs, ni quels moyens employer pour les retenir en Italie. Ils leur offrirent les plus belles productions du pays, avec prière de les porter à leurs compatriotes, afin d’engager ceux-ci à venir s’établir dans une région si belle et si fortunée. L’espérance de la gloire et du butin toucha les Normands, bien plus encore que la beauté des fruits qu’on leur avait montrés, mais qu’ils jugeaient néanmoins préférables de beaucoup à ceux qu’ils récoltaient en leur province. Plusieurs d’entre eux allèrent donc chercher fortune en Italie, sous la conduite du comte Rodolfe et ensuite du fameux Robert Guiscard. La valeur, chez eux, suppléant au nombre, ils firent des exploits qui surpassèrent leur réputation et, en peu de temps, ils eurent délivré l’Italie du joug des Grecs et des Sarrasins ; mais ce fut pour lui en imposer un autre qu’elle ne put secouer. 

Ces Normands, renforcés par de nouvelles colonies de leurs compatriotes, n’ayant plus d’ennemis à piller en Italie, pillèrent l’Italie elle-même, sans épargner les églises et les monastères, puis songèrent à s’établir, par droit de conquête, dans la plus belle province de ce charmant pays. Les Italiens n’avaient pas prétendu acheter, à ce prix, les services des Normands ; ils allaient subir le sort du cheval, ayant imploré le secours de l’homme pour se venger du cerf : alors ils se plaignirent à Léon IX ; et de fait le brigandage de leurs précédents libérateurs était poussé à un tel excès, qu’il faisait regretter le joug des Grecs et des Sarrasins. Le Souverain Pontife épuisa, sans succès, tous les moyens dont il pouvait disposer, sans omettre l’excommunication, dont ces Normands effrénés parurent très-peu s’inquiéter ; ce fut alors qu’il prit le parti de marcher contre eux avec une armée composée d’Allemands et d’Italiens.

C’est ici une de ces démarches qui ont attiré à Léon IX le reproche de suivre quelquefois les mouvements trop impétueux de son zèle. Mais si l’on veut se reporter à des temps si différents du nôtre, où les Prélats devenus grands vassaux des empereurs ou des rois, n’étonnaient point les peuples en marchant à la guerre, on jugera plus sainement de la conduite de Léon. Prince temporel lui-même, ne devait-il pas protéger et défendre ses sujets et ses alliés contre la fureur et les ravages des Normands ? À peine adjudant dans la milice du cloître (il était diacre alors) n’avait-il pas paru dans la milice des camps de la Lombardie avec le grade de commandant en chef, aux applaudissements des généraux les plus expérimentés ; et les succès prématurés qu’il avait obtenus n’étaient-ils pas suffisants pour lui en faire espérer de nouveaux et de plus complets ? On ne peut, du moins, accuser ses intentions ; la lettre qu’il écrivit à l’occasion de cette guerre, à Constantin Monomaque , empereur de Constantinople, prouve qu’elles étaient tout à fait pures et droites :

« En voyant », dit le Pape, « la nation des Normands s’élever avec une impiété plus que païenne contre l’Église de Dieu, tourmenter et massacrer les chrétiens, n’épargner ni l’âge le plus tendre, ni le sexe le plus faible ; ne mettre aucune différence entre le sacré et le profane, dépouiller les églises, les abattre et les brûler, j’ai cru que la sollicitude qui doit me faire veiller au bien de toutes ces églises, m’engageait à m’opposer à ces maux. J’en ai repris les auteurs ; je les ai priés, conjurés et avertis Mais tout a été inutile, C’est pourquoi j’ai jugé qu’il fallait faire craindre la vengeance des hommes ; à ceux qui ne craignent pas celle de Dieu ; non que je veuille la mort d’aucun Normand ou de quelque autre ; je ne cherche qu’à réprimer, par la terreur des armes, ceux que la crainte des jugements de Dieu n’arrête point ».

Si Pierre Damien, ordinairement respectueux à l’égard des souverains Pontifes, n’approuva point l’expédition de Léon IX, l’Église universelle pensa autrement que lui ; un reste on doit oublier les doléances de ce pieux solitaire et les lui pardonner, Il poursuivait alors, par ses discours et par ses écrits, ces évêques allemands et français qui ne se faisaient aucun scrupule de prendre le casque et de revêtir la cuirasse : dans l’ardeur de son zèle, il a laissé courir sa plume et dépassé les bornes. Léon IX, d’ailleurs, n’imita point ces Prélats en costume guerrier ; il réunit aux siennes, les troupes que lui avait envoyées l’empereur d’Allemagne ; et s’il crut devoir les accompagner, il est sûr qu’il n’était pas présent au combat, ce qui peut très-bien en avoir compromis le succès. Il est fort probable que, s’il eût réussi dans son entreprise, on ne lui en eût pas fait plus de crime qu’on n’en fit à Jean X, loué généralement pour avoir chassé les Sarrasins du poste qu’ils occupaient sur le Garillan. 

La bataille se donna le 18 juin 1053, près de Dragonara. D’un côté se trouvaient les chevaliers allemands venus de la Souabe, mais qui, d’après les Normands eux-mêmes, ne dépassaient pas sept cents, sous le commandement de deux ducs ; à côté d’eux une multitude considérable de Lombards et d’autres Italiens, sous le commandement de trois comtes. De l’autre part trois mille cavaliers normands et quelques fantassins, sous les ordres de trois chefs, le comte Onfroi, son jeune frère Robert Guiscard, nouvellement arrivé, et Richard, comte d’Averse. Richard devait attaquer les Italiens, Onfroi les Allemands, et Robert le soutenir avec la réserve. Richard qui commença le combat, mit les Italiens en fuite sans beaucoup de peine ; mais Onfroi trouva d’autres hommes dans les Allemands. Le combat fut meurtrier. Robert, venu au secours de son frère, fut renversé de cheval jusqu’à trois fois. La victoire était encore indécise lorsque Richard, revenu de la poursuite des Italiens, fond sur les Allemands d’un autre côté. Les Allemands ne cédèrent pas pour cela et moururent l’épée à la main jusqu’au dernier, Si l’empereur les avait laissés venir en nombre, la victoire eût été à eux.

Couverts de poussière et de sang, et furieux d’une victoire si chèrement achetée, lès Normands coururent à Civitella pour achever la victoire par la prise du Pape. C’était une ville à plus d’une lieue de Dragonara, où le Pape s’était retiré avec son clergé, en attendant l’issue de la bataille. À l’approche des Normands, les habitants montèrent sur les murailles pour les repousser ; mais les Normands mirent le feu aux chaumières d’alentour pour contraindre les habitants, par la fumée, à quitter les murailles. Déjà les habitants, obligés de reculer et se croyant perdus, pliaient la chapelle et les bagages du Pape et demandaient en tumulte qu’il se rendît, à travers la porte en feu, parmi les assaillants, et qu’il se livrât au pouvoir de ses ennemis. Le Pape commanda de porter la croix devant lui pour aller essuyer lui-même la fureur des ennemis, lorsque tout d’un coup le vent tourna et poussa le feu contre les Normands, qui furent ainsi contraints d’abandonner l’assaut. Le lendemain matin, le Pape envoya des messagers au, camp des Normands pour exhorter les comtes à considérer avec repentir ce qu’ils avaient fait et à penser à leur salut. Si c’était lui qu’ils cherchaient, il était prêt ; il ne craignait personne, et sa vie ne lui était pas plus chère que la vie des hommes qu’ils avaient tués. Les Normands, dont la fureur faisait insensiblement place à la vénération pour le chef de l’Église, répondirent humblement que, s’il leur était possible d’offrir au Pape une digne satisfaction, ils subiraient volontiers la pénitence qu’il lui plairait de leur prescrire. Le Pape ordonna d’ouvrir les portes de la ville, délia les Normands de l’excommunication et se rendit au milieu d’eux. À la vue du saint Pontife, qui les avait toujours traités avec la plus grande mansuétude et dont les vertus brillaient d’un nouvel éclat dans le malheur, ces guerriers naguère si fiers se jetèrent à terre en pleurant. Vêtus de leurs habits de triomphe et de fête, plusieurs se traînèrent à genoux jusqu’à ses pieds pour recevoir sa bénédiction et entendre les paroles qu’il leur adressait. Sans aucune amertume dans le cœur pour l’affliction qu’ils lui avaient causée, et avec la simplicité de la colombe, le Pape s’arrêta au milieu d’eux, leur recommanda de faire de dignes fruits de- pénitence, et les congédia en leur donnant sa bénédiction et après avoir reçu d’eux le serment qu’ils seraient ses fidèles vassaux à la place des chevaliers qu’ils avaient tués.

La plupart d’entre eux s’empressèrent de se rendre de nouveau maîtres des villes qui les avaient expulsés pendant l’insurrection ; mais le comte Onfroi, le plus doux des fils de Tancrède après Drogon, demeura auprès du Pape pour lui servir de sauvegarde, et promit, quand il voudrait retourner à Rome, de l’accompagner jusqu’à Capoue. Le Pape se rendit alors sur le champ de bataille, où gisaient un si grand nombre de ses amis et de ses parents. Quand il vit leurs cadavres mutilés, il fût saisi d’une affliction extrême, les appelait en pleurant par leurs noms et souhaitait d’être mort avec eux ; mais quand il observa que les corps des siens étaient intacts et ceux des Normands entamés par les bêtes sauvages, il y vit une assurance de leur salut éternel et une consolation pour lui. Il passa deux jours sur le champ de bataille, à jeûner et à prier, et, par les mains des Normands eux-mêmes, fit enterrer les corps dans une église voisine, qui avait été détruite depuis longtemps, et y célébra lui-même l’office des morts. Ensuite, accompagné d’Onfroi, il se rendit à Bénévent, où il arriva la veille de la Saint-Jean-Baptiste, non sans quelque crainte que les habitants ne voulussent profiter du malheur des circonstances ; mais ce malheur même avait touché leurs cœurs. Jeunes et vieux, hommes et femmes allèrent à sa rencontre bien loin de la ville, et attendaient son arrivée au milieu des gémissements et des larmes ; mais quand ils aperçurent ce cortège, d’abord les clercs et les évêques, s’avançant avec toutes les marques du deuil et de l’affliction, enfin le saint Pape, qui, avec une résignation chrétienne et des regards affectueux, leva sa main au ciel pour bénir ceux qui l’attendaient, alors pas un ne put retenir ses larmes ; de toutes parts on entendait des gémissements et des sanglots. Cependant, nul n’était plus profondément affligé que le Pape ; chaque jour, il disait la messe pour les âmes des défunts, jusqu’à ce qu’une vision lui ordonna de ne plus prier pour ces morts, mais de les tenir au nombre des Bienheureux. Ils apparurent aussi à beaucoup de personnes et leur recommandèrent de ne point les pleurer, puisqu’ils avaient part à la gloire des martyrs. Les Normands eux-mêmes bâtirent une belle basilique sur leurs tombeaux, où il s’opéra plusieurs miracles, et, ce que la puissance de leurs adversaires n’avait pu obtenir, la victoire si chèrement achetée l’effectua : ils traitèrent avec plus d’humanité les vaincus et gardèrent au Pape, jusqu’à sa mort, la fidélité qu’ils lui avaient jurée.

Captif des Normands, le saint pape Léon passa à Bénévent le reste de l’année 1053 et le commencement de l’année suivante, continuellement occupé de prières et de mortifications. Au commencement de l’année 1054, il se sentit attaqué d’une maladie, plutôt de faiblesse que de douleur, mais qui lui ayant enlevé le goût de toute nourriture, le réduisit à ne plus prendre que de l’eau. Il ne laissa pas de célébrer l’anniversaire de son ordina­tion, le 12 de février ; qu’il dit encore la sainte messe, mais pour la dernière fois. Pressentant sa fin prochaine, il se fit porter, en litière, de Bénévent à Rome, où beaucoup de Normands voulurent l’accompagner, tant par hon­neur pour sa personne que pour satisfaire leur dévotion. La maladie, ne faisant qu’augmenter, le contraignit de s’arrêter à Capoue et d’y séjourner pendant douze jours ; il ne rentra dans Rome que le 17 avril.

Rien de plus édifiant que le récit fait par un témoin oculaire, des circonstances de la mort de ce saint Pape. A peine arrivé dans son palais, il fit appeler plusieurs évêques, qui étaient à Rome, et leur dit :

« Mes frères, mes enfants et les enfants de notre Mère la sainte Église, c’est à vous que le Seigneur a confié le gouvernement de son Eglise avec le pouvoir de lier et de délier. C’est pourquoi je vous conjure de veiller avec soin sur votre troupeau et de défendre vos ouailles contre les embûches des loups. Quelle excuse pourrez-vous apporter, si vous laissez périr la brebis que le Seigneur n’a pas dédaigné de porter sur ses épaules ? Je me recommande à vos prières, ma mort n’est pas éloignée. Soufflez-moi encore trois jours et vous verrez la vérité de ce que je vous dis ». 

Le lendemain matin, il fit porter à Saint-Pierre le cercueil qu’il s’était préparé, ensuite il demanda qu’on l’y transportât lui-même. Il y adressa une touchante allocution aux assistants, puis, arrêtant ses yeux sur la croix, il pria pour eux et leur donna l’absolution. Il pria aussi pour l’Église et particulièrement pour la conversion des simoniaques. Il sembla que le zèle qu’il avait toujours déployé, pour l’extirpation de la simonie, acquérait à ce moment une ardeur nouvelle. Après une heure de silencieuse méditation et d’entretien avec le Seigneur, élevant la voix, il dit :

« Grand Dieu, rédempteur du genre humain, qui, par la prière de vos apôtres Pierre et Paul, avez précipité Simon le Magicien, daignez m’exaucer comme vous les avez exaucés ; convertissez Théophilacte, Grégoire et Pierre qui ont établi la simonie presque dans tout le monde chrétien. Faites-leur la grâce de reconnaître leurs égarements et de rentrer dans la voie de la vérité ; car vous avez dit que vous ne vouliez pas la mort du pécheur, mais plutôt qu’il se convertisse et qu’il vive. Vous donc, Seigneur, qui avez changé Paul le persécuteur, changez ceux dont je parle, afin qu’ils vous connaissent et vous glorifient ».

Ce Théophilacte, dont Léon demandait la conversion, était Benoît IX qui avait usurpé le Saint-Siège, d’où il avait été chassé, et qui se donnait alors quelque mouvement pour y remonter. Grégoire et Pierre pouvaient être des officiers ou des Prélats de la cour de Benoît IX.

Le soir étant venu, il ordonna qu’on le menât à l’endroit de l’église qu’il avait marqué pour sa sépulture. À la vue du tombeau qu’il avait fait disposer, il dit :

« Voyez, mes frères, combien vile et petite est la demeure qui m’attend, après tant de biens et d’honneurs. Voilà tout ce qui m’en reste sur la terre. Mais je crois que mon Rédempteur vit, que je ressusciterai au dernier jour, et que je verrai mon Seigneur et mon Dieu dans ma chair ».

Le 19, au matin, il reçut l’Extrême-Onction et se fit présenter devant l’autel de Saint-Pierre où, pendant une heure, il pria la race contre terre. S’étant ensuite fait remettre sur son lit, il entendit la messe, reçut le saint Viatique des mains de l’évêque célébrant ; puis, ayant demandé aux assistants quelques instants de silence, comme pour reposer, il rendit. le dernier soupir. Ainsi mourut cet illustre Pontife, le 19 avril de l’an 1054, à l’âge de cinquante-et-un ans, vingt-huit jours, après vingt-huit ans d’épiscopat et cinq ans, deux mois et neuf jours d’un pontificat dont tous les moments furent employés à l’extirpation des vices qui déshonoraient le sanctuaire. Ses vertus et les miracles qu’il opéra pendant sa vie et après sa mort l’ont fait mettre au nombre des Saints.

Ce qui contribua beaucoup à la gloire du pontificat de Léon IX, c’est qu’il sut connaître, s’attacher et conserver des hommes de mérite et de dévouement, comme le cardinal Humbert, Hildebrand et Pierre Damien ; car le grand art de gouverner, c’est de savoir choisir des hommes avec qui l’on veut partager l’administration des affaires, puis de les encourager en les traitant avec les égards qui sont la première et la plus douce récompense de leur abnégation et de leurs travaux. 

On représente saint Léon IX : 1°) Enlevant un lépreux sur ses épaules et le transportant sur son propre lit. On raconte, en effet, que pendant son séjour à Bénévent, comme il traversait son palais en priant, il aperçut dans un coin un lépreux, dont les plaies hideuses, perçaient à travers ses haillons. L’infortuné était resté là ne pouvant aller plus loin ; à peine bégayait-il quelques mots. Aussitôt le Pape se mit à genoux auprès de lui et le consola jusqu’au moment où le dernier de ses domestiques se fut retiré. Alors il prit le lépreux sur ses épaules, le porta dans le lit de parade qui était préparé pour lui, mais où il ne montait jamais, et continua la récitation de son psautier. Lors qu’enfin il voulut se coucher sur son tapis étendu par terre et son oreiller de pierre, le lépreux avait disparu. Il réveilla son domestique : celui-ci chercha vainement dans tout le palais, dont les portes étaient bien fermées. Le lendemain, le Pape, qui avait eu quelque révélation à cet égard, défendit sévèrement à son domestique de rien dire de cet événement pendant sa vie ; 2°) On le peint encore bénissant de loin une église, car on rapporte que voyageant en Allemagne, les fondateurs d’une église, près de Spire, le prièrent de s’arrêter pour la consacrer. Le saint Pape, pressé dans sa marche, la bénit de loin ; comme on insistait, il assura aux solliciteurs qu’on n’avait pas besoin de lui, puisque l’église était consacrée ; ceux-ci allèrent voir par curiosité et trouvèrent en effet les marques ordinaires de la consécration des églises : croix sur les murs, alphabets tracés sur la cendre, etc.