La Vie des Saints

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D’après les Bollandistes, le père GIRY, les propres des diocèses et tous les travaux hagiographiques. Vies des Saints de l’Ancien et du Nouveau Testament, des Martyrs, des Pères, des Auteurs Sacrés et ecclésiastiques, des Vénérables, et autres personnes mortes en odeur de sainteté.

Histoire des Reliques, des pèlerinages, des Dévotions populaires, des Monuments dus à la piété depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’hui.

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Adam et Eve

Chez les Grecs, le dimanche qui précède Noël, mémoire de la mort d’Adam et d’Eve.

Sommaire

Hagiographie d'Adam et Eve

Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Il étendit le firma­ment comme un pavillon d’azur : il sema dans l’espace le sable brillant des étoiles ; il donna au soleil un diadème de feu et revêtit la lune d’une molle et douce clarté.

Sa main jeta sur la face de la terre la verdure et les fleurs ; elle creusa la prison où l’Océan dort et frémit avec la fureur d’un captif et la docilité d’un sujet ; elle envoya des êtres vivants, partagés en républiques nombreuses, pour peupler et réjouir les plaines de l’air, les eaux et les campagnes. Mais, dans l’éclat de sa richesse et de sa parure, l’univers ressemblait à un empire sans maître et à un temple sans pontife : il attendait un prince aux pieds duquel il fit verser l’abondance de ses trésors, un interprète qui convertît en prière le concert harmonieux des créatures et élevât leurs aveugles hommages jusqu’à la dignité d’un acte d’amour. Aussi Dieu acheva son œuvre, et l’homme, prêtre et roi, entra dans l’univers.

Adam et Eve

Fête saint : 19 Décembre
Présentation
Titre : Premier homme et première femme
Date : An du monde 930. Avant Jésus-Christ 3124

Dieu vit toutes les choses qu’il avait faites, et elles étaient très-bonnes. Les différents êtres ne franchissant pas les limites naturelles de leurs facultés, l’équilibre et l’harmonie régnaient dans la création. La nature entière semblait rire à l’homme ; le ciel était serein, le travail sans fatigue ; les animaux se pliaient docilement à l’ordre de leur roi ; comme l’âme obéissait à Dieu avec fidélité, elle exerçait un facile empire sur le corps son compagnon et son sujet : tout se mouvait dans le plan tracé par la sagesse du Créateur.

Le premier des êtres visibles

Une parole de commandement avait produit le reste des choses, car ces choses, après tout, ne pouvaient qu’obéir à Dieu sans esprit et publier sa gloire sans cœur ; il avait dit :

« Que la lumière se fasse ! » et la lumière s’était faite.

Mais une parole de conseil produisit l’homme, parce que l’homme allait être armé de la liberté morale, capable d’une fidélité con­sentie et maître de sa destinée ; c’est pourquoi Dieu dit :

« Faisons l’homme à notre image et ressemblance, et qu’il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux animaux, à toute la terre el à tous les reptiles qui s’y meuvent ».

Et il façonna un peu d’argile, répandit sur cet ouvrage de ses mains un souffle de vie, et y mit une âme intelligente et libre : l’homme parut, et il fut nommé Adam, parce qu’il était pétri de limon. Frère des anges par sa nature spirituelle, le premier des êtres visibles par la beauté de ses formes, il est, pour ainsi dire, l’horizon du monde, qui trouve en lui le complément et l’abrégé de toutes ses splendeurs. Fait à l’image et ressemblance de Dieu, il y a sur son front, nous ne savons quel rejaillissement de la gloire incréée, et dans son regard une sorte de révélation de la sagesse éternelle ; son sourire est comme un éclair de la félicité des cieux ; son attitude accuse la supériorité, et son cœur nourrit le sentiment pro­fond, la faim et la soif de l’infini. Voyez : il va imprimer à la nature maté­rielle le sceau de sa propre intelligence ; les merveilles des arts s’épanoui­ront sous ses mains comme des fleurs sous un rayon de soleil, et les éléments apprendront à courber devant son génie leurs forces vaincues, et disci­plinées. La Divinité même daignera lui parler d’une bouche amie, et il soutiendra le poids de ce commerce formidable ; et, soulevant jusqu’à lui et couvrant de l’honneur de sa personnalité tout ce muet univers, il acquit­tera la dette de la création en faisant monter jusqu’au ciel le parfum d’une prière pleine d’amour et la louange exquise d’une vie sans souillure.

Prince de l'univers

Adam était solitaire encore dans l’immensité de son empire. Il en prit possession solennelle en imposant des noms aux animaux, ses esclaves ; sur un ordre divin, ils passèrent en sa présence et reçurent, chacun selon son espèce, des noms assortis à leur nature. Mais nul d’entre eux n’était pareil à l’homme, ni capable d’entendre ses communications et d’y répon­dre. Quelque chose manquait donc à la plénitude de la vie d’Adam, parce qu’effectivement il n’était point organisé pour être seul, et que sa pensée et son cœur avaient besoin des sympathies fraternelles d’une autre pensée et d’un autre cœur ; puis, on se passerait peut-être d’un ami dans l’infor­tune, mais jamais dans la félicité.

Et Dieu créa la femme

Et le Seigneur dit :

« Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; faisons-lui un aide qui lui ressemble ».

Toutefois, il ne créa pas la femme comme il avait créé l’homme : il la forma non point d’un limon grossier, mais d’une argile déjà épurée et ennoblie. Il envoya un profond sommeil à Adam, et de cette dure enveloppe qui couvre et protège le cœur, il détacha un os, et en fit la femme : car il est auteur de la vie comme il est maître de la mort ; la matière s’assouplit entre ses doigts, et le néant même tressaille et s’anime sous son souffle. Ainsi, pour marquer sans doute que la femme serait la compagne honorée, et non point l’esclave ou la maîtresse de l’homme, le Créateur la forma d’un os enlevé à cette région du corps où palpite l’organe des sentiments généreux, sorte de sanctuaire habité par tout ce que l’homme chérit et respecte, et inaccessible à tout ce que l’homme hait et méprise.

Ève créée par Dieu à partir d'une côte d'Adam, selon la Bible. Fresque du plafond de la chapelle Sixtine réalisée par Michel-Ange (1509).
Ève créée par Dieu à partir d'une côte d'Adam, selon la Bible. Fresque du plafond de la chapelle Sixtine réalisée par Michel-Ange (1509).
Adam et Ève d'Albrecht Dürer, 1507.
Adam et Ève d'Albrecht Dürer, 1507.

Son innocence égalait sa beauté

Quand Dieu eut ainsi édifié en femme la côte d’Adam, comme parle l’Écriture, afin de peindre, par ce style grand et sévère, tout ce qu’il y a dans la femme de proportions admirables et de magnifique ordonnance ; quand il eut achevé la nouvelle créature également faite à son image et ressemblance, il l’amena devant Adam. Elle était pure et gracieuse, et son innocence égalait sa beauté : car nul désordre n’avait encore altéré les œuvres de Dieu, ni converti en péril leur simplicité sans tache. Adam sortit du sommeil extatique où son âme, touchée par la lumière d’en haut, avait contemplé ce que Dieu faisait ; il se reconnut en la femme ; les temps futurs se déroulèrent à ses yeux, et il prononça ces mots pleins de science et de mystère :

« Voici maintenant l’os de mes os, la chair de ma chair ; elle s’appellera d’un nom qui marque l’homme parce qu’elle est tirée de l’homme ».

« C’est pourquoi », ajoute le Seigneur, soit par lui-même, soit par la bouche d’Adam, « l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et ils seront deux dans une même chair ».

C’est de la sorte que fut contractée et établie, par l’inspiration et en la présence de Dieu, l’union de l’homme et de la femme, douce communauté de pensées et de sentiments, reflet de l’union éternelle qui réjouit les personnes divines, prophétique image des noces augustes que le Verbe devait célébrer un jour avec la nature humaine. Le mariage reçut ainsi, dès l’origine, un caractère d’unité et d’indissolubilité par où il échappe à la ténébreuse appréciation des sens et de l’égoïsme, et atteint jusqu’au mérite d’un acte religieux et à la sublimité d’un tendre et délicat dévouement. En le dépouillant de ce double sceau qui le consacre et l’affermit, les peuples païens l’avaient abaissé dans la législation et avili dans les mœurs : la reli­gion chrétienne lui a restitué ses primitives conditions de pureté et de gloire.

La nature entière semblait rire à l'homme

Après avoir béni l’homme et la femme, Dieu leur communiqua la fécondité, glorieuse émanation de sa vertu créatrice, et constitua en quelque sorte la dot du premier mariage :

« Croissez », dit-il, « et multipliez : remplissez la terre et soumettez-la ; commandez aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel et, à tous les animaux qui se meuvent sur la terre ».

Puis il leur assigna pour nourriture les herbes et les fruits des arbres. En se tenant aux termes du récit biblique, et surtout en les rapprochant de la permission que Dieu donne à Noé après le déluge, de manger la chair des animaux, il faudrait penser que, dans le principe, la race humaine ne vivait que de légumes, de plantes, de racines, de graines et de fruits. Cela ne veut point dire qu’elle n’ait pas été organisée pour vivre aussi de chair ; cela suppose seulement que les êtres ne sont pas tenus d’exercer toutes leurs facultés partout et toujours. L’heureuse fertilité de la terre, la saveur des plantes et des fruits, la robuste constitution des premiers hommes, peut-­être la rareté des animaux : et la nécessité de leur reproduction, tout explique et motive cette abstinence imposée aux anciens âges. Personne n’ignore, au reste, que les peuples ont gardé le souvenir d’une vie simple et frugale, dont ils placent l’existence à l’origine du monde ; ils ont chanté en beaux vers la sobriété de nos aïeux, qui, ne mangeant que pour apaiser la faim, se contentaient des aliments sans apprêt, que la nature riche et soumise répandait d’elle-même à leurs pieds.

Dieu vit toutes les choses qu’il avait faites, et elles étaient très-bonnes. Les différents êtres ne franchissant pas les limites naturelles de leurs facultés, l’équilibre et l’harmonie régnaient dans la création. La nature entière semblait rire à l’homme ; le ciel était serein, le travail sans fatigue ; les animaux se pliaient docilement à l’ordre de leur roi ; comme l’âme obéissait à Dieu avec fidélité, elle exerçait un facile empire sur le corps son compagnon et son sujet : tout se mouvait dans le plan tracé par la sagesse du Créateur. Cette paix ne dura guère, mais elle laissa des traces ineffaçables dans l’imagination des peuples : pareils à des proscrits rappe­lant dans l’exil les joies perdues de la patrie, tous ont donné des regrets et consacré des chants à cet âge d’innocence et de félicité qu’ils nommaient l’âge d’or. Seulement le sensualisme leur fit oublier ou méconnaître les plus grandes marques d’ordre que Dieu avait imprimées à son œuvre : ils ne dépeignent guère que les saisons douces et agréables, les animaux paisi­bles sous la main de l’homme, la terre produisant tout sans culture ; quel­ques-uns ajoutent à ce tableau certains traits de la beauté morale dont s’honorait le monde naissant, comme la simplicité des repas, la modération des désirs, et cette équité dont ils se plaignent de ne plus trouver qu’un reste dans les mœurs de la vie pastorale. Mais ce qu’il y a de plus grave leur échappe ; la Bible, au contraire, saisissant un caractère étonnant du désordre actuel, nous révèle l’ordre évanoui par le signe le plus expressif, lorsqu’elle enseigne que le corps humain, revêtu de sainteté, n’avait point ces honteuses insolences :

« Tous deux », dit-elle, « étaient nus, et ils ne rougissaient pas ».

Car originairement rien ne devait abaisser dans la confusion l’auguste visage de l’homme ; la pudeur, comme le repentir, est la vertu d’une nature blessée et qui se sent infirme, et non pas le privilège d’une nature innocente et invulnérable ; la pudeur est comme un voile que l’âme étend sur ses ruines.

Le paradis terrestre

L’homme et la femme, créés dans l’âge parfait de la vie, riches des dons de la nature et de la grâce, furent transportés dans l’Eden, ou paradis ter­restre. On n’est pas fixé sur la véritable situation de ce jardin enchanté :  les écrivains sont divisés d’opinions, et ils le mettent, ceux-ci dans l’Armé­nie, ceux-là dans la Palestine, d’autres enfin dans les plaines de Chaldée. Ce qui reste certain, c’est qu’il faut le placer en Asie, dans ces régions où, sur des ruines amoncelées par les guerres et les siècles, et malgré les change­ments qui ont dégradé le globe et altéré les saisons, le voyageur admire encore des exemples de fertilité étonnante, des sites merveilleux, et un ciel pur et plein de ces teintes chaudes et brillantes dont notre climat n’offre, pour ainsi dire, qu’un froid et pâle reflet. L’Eden avait été planté dès le commencement ; il s’y trouvait toutes sortes d’arbres beaux à la vue, et toutes sortes de fruits agréables au goût ; une source abondante l’arro­sait et se divisait en quatre rivières. La verdure, les fleurs et les parfums, la pureté de la lumière et des cieux qui récréaient les sens de l’homme, étaient comme l’image des joies supérieures où vivait son âme. Il ne con­naissait encore ni la désobéissance ni le malheur ; gardien du paradis terrestre, il y travaillait par délassement et non par douloureux exercice. Hélas ! le jardin et la félicité ont disparu : de l’un, il reste quelques vestiges dans la grande et riche nature d’Orient ; de l’autre, nous avons gardé un souvenir mélancolique que rien ne saurait apaiser ni abolir.

L’Eden avait deux arbres remarquables entre tous les autres : c’était l’arbre de la vie, ainsi nommé parce qu’il devait communiquer à l’homme l’immortalité ; car Dieu attache ses bienfaits à quoi il veut, les plus nobles choses aux plus humbles conditions ; c’était encore l’arbre de la science du bien et du mal, qui ne fut peut-être appelé de cette sorte que parce qu’en y touchant, contrairement à la prohibition divine, l’homme connut tout le bien qu’il venait de perdre et tout le mal qu’il venait de s’attirer. Or, Dieu dit à l’homme :

« Tu mangeras de tous les fruits de ce jardin ; mais ne touche point au fruit de la science du bien et du mal ; car le jour où tu en mangeras, tu mourras de mort ».

Et ce précepte fut aussi intimé à la femme. Les aveugles éléments du monde matériel deviennent ce qu’une force invincible les fait et vont où elle les pousse ; mais les esprits doivent être gouvernés par des lois qu’ils peuvent braver parce qu’ils sont libres, mais qu’ils sont inexcusables d’enfreindre parce qu’ils peuvent les accom­plir. Maître absolu, Dieu fit un commandement ; infiniment sage, il prit pour matière de sa prescription un objet sensible, à cause de notre nature complexe ; dans sa bonté, il donna un ordre facile, la vie devant être com­mode, si elle n’eût pas cessé d’être innocente. 

Le Mal

La liberté rendait donc le mal possible ; quelque chose le rendit sédui­sant : la rébellion se fit visible, s’arma d’un spécieux langage, et vint assaillir l’homme inexpérimenté. Il existait d’autres créatures intelligentes et libres, mais non pas attachées à des corps ; Dieu avait soumis à l’épreuve tous ces purs esprits, et plusieurs avaient succombé. Comme des étoiles échappées à la force qui les retenait dans leur orbite et se frayant une nou­velle route dans les espaces inconnus, ils s’échappèrent des mains de Dieu par une sorte d’effroyable fuite, et le rêve de leur indépendance se con­vertit en l’agitation et en la douleur d’un remords, inexorable. Transfuges de la lumière et de l’amour, ils tombèrent dans les ténèbres, punition natu­relle des esprits, et dans la haine, le plus dur châtiment des cœurs. Du fond de sa misère, un de ces anges déchus vit le bonheur de l’homme et en devint jaloux. Il prit la figure du serpent, pour se glisser jusqu’au cœur qu’il voulait séduire, et pour y ravager dans leur source toutes ces joies dont le spectacle lui était hideux. Assurément il eût pu s’envelopper sous toute autre figure ; mais il existe de secrets rapports d’analogie entre les choses qui se voient et celles qui ne se voient pas, et c’est par suite de cette loi sans doute et par une disposition providentielle, que le tentateur, au lieu de se présenter sous la forme de quelque noble ou majestueux animal, emprunta la forme du serpent ; car il y a je ne sais quelle image de fraude et de lâche perfidie dans la manière de ce reptile qui n’avance qu’en rampant et tue comme on caresse. 

Mû par l’esprit mauvais, le serpent s’approche de la femme sans qu’elle s’en épouvante, parce que les animaux se tenaient alors dans une naturelle sujétion vis-à-vis de leurs maîtres ; il lui parle sans qu’elle s’en étonne, parce que, après tout, un animal qui frappait l’air de sons articulés ne pouvait paraitre une exception quand toutes choses, nouvelles encore et inexplorées, devaient être réputées également simples ou prodigieuses. Et le serpent dit à la femme :

« Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu de manger de tous les fruits du paradis ? »

Il n’aborde point Adam, de peur d’être trop facilement découvert et repoussé : il redoutait sans doute d’avoir à lutter contre ce caractère circonspect, jaloux de l’initiative et prévenu par la conscience de sa force contre toute influence étrangère. Il s’adresse à la femme, organisation délicate et vive qui se met en jeu au moindre choc, au plus léger souffle ; âme portée aux communications expansives et à la confiance parce qu’elle a besoin d’appui ; intelligence éclairée par un cœur, et revêtue par là même de tout le charme, mais aussi de toute la mobilité du sentiment.

Au lieu d’user de son pouvoir sur le serpent pour couvrir son interroga­tion de silence et de mépris, au lieu de venger l’outrage fait au législateur, la femme sortit de sa dignité de reine et discuta :

« Nous mangeons », dit-­elle, « du fruit des arbres qui sont dans le paradis ; mais, pour l’arbre qui est au milieu, Dieu nous a défendu d’en manger le fruit et d’y toucher, de crainte que nous ne venions à mourir ».

La réponse n’était ni généreuse ni loyale : elle exprime la crainte et non la reconnaissance ou l’amour, et elle enveloppe d’une forme de doute, « si nous venions à mourir », la menace positive du Seigneur :

« Vous mourrez de mort ».

Aussi le tentateur fût encouragé :

« Nullement », reprit-il, « vous ne mourrez point ; Dieu sait, au contraire, qu’au jour où vous mangerez de ce fruit vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal ».

On ne pouvait mentir avec plus d’assurance. Entre deux paroles contradictoires dont l’une appartient à Dieu et l’autre au serpent, le choix était facile ; mais la première était pleine de terreur et donnait des entra­ves, et la seconde avait d’agréables promesses et flattait les instincts de l’indépendance. Ainsi le mal se déguise à nos yeux sous les couleurs du bien ; il oppose ingénieusement au joug de la vertu et à la gravité du devoir l’image d’un plaisir qui ressemble à la liberté et au bonheur, trop pareil à ces feux qui flottent la nuit sur les marais et attirent le voyageur à poser le pied dans ces abîmes. 

La femme avait incliné l’oreille avec trop de complaisance vers le serpent ; elle avait mal défendu son cœur contre le désir et l’espoir de tout connaitre ; un commencement de révolte se déclarait dans la région de l’intelligence ; l’orgueil venait d’y passer. La secousse s’étendit jusqu’aux sens ; compagnons et sujets de l’âme, comme on voit le visage des serviteurs s’éclairer de la joie ou s’assombrir de la tristesse qui se peint sur le visage d’un maitre respecté ; ils devinrent séditieux à leur manière. La femme regarda l’arbre interdit ; le fruit lui en parut bon à manger, beau et agréa­ble à voir ; c’était le dernier coup porté à une fidélité déjà ébranlée et chancelante. Les sens fascinés réagirent sur l’esprit qui ne les avait pas gouvernés discrètement, et l’esprit fut vaincu. La femme prit le fruit et le mangea.

Dès lors le serpent se croit plus sûr de la femme que de lui même : il s’efface et la laisse paraître. Cette nature tout à l’heure si faible à résister va devenir puissante à vaincre ; elle abattra l’homme, que le père du mensonge n’ose pas essayer de tromper : car l’homme est soutenu par une fierté naturelle dans sa lutte contre tout ce qui est fort, et il est trahi par son cœur dans sa lutte contre tout ce qui est doux et frêle. Aussi Adam fut-il mené d’abord par la complaisance plutôt que déterminé par aucun raisonnement ; contrister par un refus sa seule et chère société lui parut sans doute amer et cruel ; il se sentit fléchir, et son cœur amolli succomba, entraînant l’esprit dans la chute : la femme donna du fruit à son mari, qui en mangea comme elle et obéit aux mêmes attraits d’orgueil et de sen­sualité

Le premier crime

À l’instant, les yeux des coupables s’ouvrirent, mais non point pour ces glorieuses lumières que le serpent faisait espérer : ce fut un réveil qui enleva les illusoires richesses qu’un rêve avait apportées. La nudité, jus­que-là couverte par la simplicité et la candeur de l’innocence, devint une sorte de fardeau insupportable. L’âme cessa de régner en maîtresse dans son empire ; quelque chose de honteux lui apparut dans les ouvrages de Dieu, et elle reconnut sa dégradation dans cet équilibre brisé. Les deux coupables se couvrirent de feuilles de figuier entrelacées en manière de ceinture. 

Tel fut le premier crime qui souilla la terre ; en lui tous les crimes postérieurs ont leur cause originelle et leur type. La faute était commise ; la justice devait avoir son cours. Dieu vint instruire le procès de nos aïeux tombés ; une forme sensible révéla sa présence : les coupables entendirent dans l’Eden comme le bruit de sa marche. C’était vers le soir. L’homme et la femme, qui s’étaient protégés par des feuillages contre leurs propres regards, se retirèrent effrayés au milieu des arbres du paradis pour échap­per à la face du Seigneur. Mais la voix du Seigneur les atteint :

« Adam, où es-tu ? »

Il y avait encore plus de compassion que de courroux dans cette parole, comme si Dieu se fût écrié :

« Ta fuite et tes craintes font connaître ta faute ; de quel honneur tu viens de déchoir, et en quelle ruine tu es renversé ! »

Un écho de cette voix miséricordieuse et sévère retentit encore aujourd’hui parmi les hommes, et tous ceux qui ont mal fait l’en­tendent : c’est le remords. Après les violations de l’ordre prescrit, le devoir méconnu et la vertu blessée se dressent dans la conscience comme un spectre. En vain l’âme essaye de l’apaiser ou de le fuir ; il la poursuit, s’attache à elle et la tourmente, et, quand elle se retire dans la plénitude d’une vie sensuelle, comme pour y braver le spectre domestique, il la sai­sit jusqu’entre les bras du plaisir, et la jette quelquefois dans de sombres épouvantements, par cette vindicative parole :

« Où es-tu ? »

Adam répondit :

« J’ai entendu dans le paradis le bruit de votre pas­sage, et j’ai craint parce que j’étais nu, et je me suis caché ».

Et Dieu dit :

« Qui t’a montré que tu étais nu, si tu n’as pas mangé du fruit de l’arbre dont je t’ai défendu de manger ? »

Le Seigneur s’adresse d’abord au prin­cipal coupable. Plus fort et plus grand dans son origine, Adam devenait plus ingrat dans la désobéissance ; on demandera davantage à qui aura reçu davantage. Adam répliqua :

« La femme que vous m’avez donnée pour compagne m’a présenté du fruit, et j’en ai mangé ».

Il veut ainsi faire remonter jusqu’à Dieu la responsabilité de la faute, comme si Dieu lui avait ravi l’intelligence et la liberté, en lui envoyant une compagne. Puis, au lieu d’épargner la honte d’un aveu à celle qu’il avait aimée et volontairement suivie dans la révolte ; au lieu d’étendre sur elle la géné­rosité de son repentir, il la délaisse avec égoïsme et l’opprime du poids d’une lâche accusation.

Peut-être faut-il dire qu’on trouve plus de droiture dans la confession de la femme. Car, lorsqu’elle eut été accusée d’avoir entraîné l’homme à la rébellion, Dieu lui dit :

« Pourquoi l’as-tu fait ? »

Elle répondit simple­ment :

« Le serpent m’a trompée, et j’ai mangé ».

Toutefois, son aveu n’est pas empreint non plus de ce puissant repentir qui mérite et obtient les grands pardons. Enfin le juge prononça la sentence. Il dit au serpent :

« Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux de la terre ; tu ramperas sur le ventre, et la terre sera ta nourriture ».

Ainsi ce qui était naturel au serpent fut assigné comme un mémorial de la tenta­tive à laquelle il avait servi, et sa nourriture, trainée dans la poussière et la fange, rappela son châtiment. Et Dieu ajouta :

« Je mettrai de l’inimitié entre la femme et toi, entre sa race et la tienne ; elle te brisera la tête, et tu chercheras à lui mordre le talon ».

Le tentateur fut donc frappé en lui­-même aussi bien que dans l’animal qu’il avait mis en jeu ; maudit par le genre humain, au lieu d’en recevoir les honneurs accordés aux bons anges ; ennemi plein de ruse et de malice, mais écrasé par le fils de la femme et couché dans la poussière où l’a réduit la victoire du Verbe in­carné. Et, chose singulièrement remarquable, la plupart des nations anciennes furent persuadées que le serpent cachait quelque ténébreux et malfaisant esprit ; elles lui attribuèrent des facultés merveilleuses et lui rendirent un culte inspiré par la terreur : tant le souvenir de sa trahison fut durable et la malédiction de Dieu puissante ! 

Sentence divine

Le Seigneur dit aussi à la femme :

« Je multiplierai les angoisses de tes grossesses ; tu enfanteras dans la douleur ; tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera ».

Et effectivement la douleur fut attachée pour jamais à la fécondité, et ce qui n’eût été que la gloire et la joie des mères devint pour elles un péril et quelquefois un supplice. Et, contraire­ment à l’ordre d’abord institué, la femme tomba dans un état de sujétion à l’égard du mari, dont la douce supériorité se convertit bientôt et pour longtemps en une âpre et jalouse domination. Rien n’égale le despotisme et l’avilissement qu’une moitié du genre humain fit peser sur l’autre, pres­que en tous lieux, durant quarante siècles ; nous n’osons pas exprimer autrement ce qu’était la femme dans les mœurs et la législation païennes. Même aujourd’hui elle n’est pas relevée de cette dégradation parmi les peuples qui n’ont pas encore appris du culte de la croix : le respect de la faiblesse ; il n’y a que les peuples chrétiens qui, en décernant à la femme une vénération affectueuse, l’aient protégée contre sa propre fragilité et contre la dure tyrannie de l’homme : sous la protection des mœurs et des lois que l’Évangile a fait fleurir dans le monde, elle peut pratiquer la li­berté sans usurpation et la soumission sans abaissement.

Et Dieu dit ensuite à l’homme :

« Parce que tu as écouté la parole de ta femme et que tu as mangé du fruit que je t’avais défendu de toucher, la terre sera maudite pour toi ; tu n’en tireras tes aliments qu’avec le tra­vail tous les jours de ta vie. Elle te produira des épines et des ronces ; tu mangeras l’herbe de la terre ; ton pain te sera donné à la sueur de ton visage, jusqu’à ce que tu retournes à la terre dont tu es formé ; car tu es poussière et tu redeviendras poussière ».

Le travail avec fatigue, l’humiliation dans la mort, châtiment et remède de la sensualité et de l’orgueil de nos aïeux, tel fut le partage assuré à tous les fils d’Adam.

Voué à la mort par sentence divine et connaissant que d’autres hommes devaient sortir de lui, Adam donna à sa femme le nom d’Eve, qui marque la vie, parce qu’elle devait être la mère de tous les vivants. Puis l’un et l’autre se vêtirent de peaux de bêtes, Dieu secondant leur intelligence et inspirant le premier effort de l’industrie, qui venait adoucir les maux de l’existence et imprimer aux choses les plus vulgaires et les plus indispensables le caractère de l’agrément et de la beauté : création secondaire où l’homme refait à l’image de son esprit et transfigure la ma­tière asservie à ses besoins. Enfin Dieu dit par une sorte d’ironie pater­nelle :

« Voyez Adam qui est devenu comme un de nous, sachant le bien et le mal ; prenons donc garde qu’il ne porte encore la main sur le fruit de vie, qu’il n’en mange et ne vive éternellement ».

Et parmi ses saintes et formidables dérisions, il chassa les coupables du jardin de délices, et l’entrée en resta défendue par un chérubin, ange de lumière armé d’une épée de feu. C’est depuis ce jour que la vie, changée en ténébreux exil, ressemble à un sommeil pénible où la douleur nous berce, en attendant la mort qui est le réveil.

Postérité

Cependant, Eve mit au monde un fils, et, comme pour se consoler de sa propre mortalité, elle lui donna le nom de Caïn, en disant :

« Voilà que je possède un homme par la volonté de Dieu ».

Elle eut ensuite un second fils, qui fut appelé Abel, c’est-à-dire vanité, pour marquer sans doute la fragilité de la vie. Or Caïn, par un mouvement d’envie, tua son frère, puis, maudit de Dieu, il cessa d’habiter avec son père et sa mère, et se retira vers la région orientale de l’Eden. Dieu consola le deuil d’Adam et d’Eve en leur envoyant un fils à la place de celui qu’ils venaient de perdre si tristement. Eve le nomma Seth, pour signifier que toutes ses espérances étaient désormais fondées sur lui ; effectivement il fut juste comme Abel et sa postérité suivit les préceptes du Seigneur, tandis que celle de Caïn marchait dans la voie tracée par son malheureux père. Adam et Eve eurent encore plusieurs fils et plusieurs filles qui s’allièrent par le mariage et pro­pagèrent ainsi la race humaine, Dieu faisant venir tous les hommes d’une même source, afin qu’ils se souvinssent à jamais, malgré l’intervalle des temps et des lieux, qu’ils sont tous frères, et que la différence des intérêts, des habitudes et des lois ne devrait pas diviser ceux qui s’unissent par le lien si doux et si fort d’une commune origine. 

Adam vécut neuf cent trente ans. On attribue en général la longévité des premiers hommes à la force de leur tempérament, aux qualités natu­relles des aliments qu’ils tiraient de la terre encore jeune, à leur vie simple et frugale. Il faut ajouter encore que la Providence voulait gouverner le monde avec sagesse comme elle l’avait créé par amour, et qu’il entrait dans ses desseins de conserver longtemps les hommes, soit pour la rapide multiplication de l’espèce, soit pour l’instruction des races nouvelles ; car les patriarches avaient de nombreux enfants, et, chargés de plusieurs siècles, ils semblaient arrêtés sur le seuil du tombeau pour rendre témoi­gnage à l’histoire des anciens jours, en face de plusieurs générations ras­semblées. Pour Eve, on ne sait rien de précis touchant l’époque où elle mourut ; c’est un sentiment appuyé par des traditions fort anciennes qu’elle passa sur terre quelques années de plus qu’Adam. Quelques-uns, ceux-là surtout qui placent l’Eden dans la Palestine, pensent que nos pre­miers parents furent ensevelis sur la montagne du Calvaire, près de laquelle s’étend, comme on sait, la vallée de Josaphat, où les âmes viendront assis­ter à leur jugement suprême. N’y aurait-il pas, en effet, pour les choses comme pour les personnes, des destinations réservées ? Et ne serait-il pas convenable que ce drame solennel qu’on nomme la vie de l’humanité, et qui remplira, par l’unité de son action, la série entière des siècles, fasse voir en un même lieu les trois grandes scènes dont il est composé : la chute, la rédemption et le jugement ?

Adam et Eve dans les arts

La poésie chrétienne a souvent revêtu des pompes de son langage les événements mémorables qui ont fixé le sort de l’humanité : le Tasse a chanté les Sept Jours de la création ; Vida, Sannazar et d’autres moins célèbres ont peint avec de gracieuses couleurs quelques-unes des scènes du jardin des délices. Mais le chef-d’œuvre de la poésie en ce sujet fécond et difficile, c’est le Paradis perdu de Milton. Une grande puissance d’invention et un grand éclat d’images couvrent ou du moins balancent la plupart des reproches que la littérature a peut-être droit de faire à cette composi­tion savante et sévère. Eve innocente apparaît douce et majestueuse, ornée de grâces et de noblesse ; Eve coupable devient craintive, elle met des ruses dans sa parole, mais elle reste puissante par ses larmes, et Dieu a  laissé dans sa chute quelques reflets de sa gloire première qui créent au­tour d’elle un respect mêlé de frayeur comme une garde angélique.

Les arts ont prévenu ou imité la poésie. Le dessin, la peinture et la sculpture retracèrent souvent avec bonheur les principaux détails de la création, et particulièrement l’histoire de notre première mère. Les cata­combes, la chapelle Sixtine, le Vatican, les portes du baptistère de Florence, le cimetière de Pise, les portails de Reims et de Strasbourg, les verrières de nos antiques églises, les Bibles et les Missels gothiques repro­duisent quelques traits de la vie d’Eve, sa création : sa tentation, sa chute et sa pénitence. Angelico de Fiesole, Ghiberti, Nicolas de Pise, Cimabué, Michel-Ange, Raphaël, peintres ou sculpteurs, ont décrit sur des toiles immortelles ou gravé sur la pierre les joies et les malheurs de l’Eden. Entre toutes ces brillantes merveilles de l’art chrétien, peut-être faut-il mettre au premier rang, pour la composition, la convenance et la belle expression des têtes, le tableau si connu du Dominiquin. On y voit Dieu qui reproche à l’homme sa désobéissance, Adam qui accuse sa femme, et Eve qui rejette la faute sur le serpent ; cette triple action est rendue avec un sentiment exquis, et le spectateur partage involontairement l’anxiété de nos aïeux, qui attendent de la bouche de leur grand juge la sentence  méritée ; pourtant la justice du juge n’efface pas la miséricorde, et l’on devine que tout à l’heure il y aura deux chemins pour arriver au ciel : l’in­nocence et le repentir.